Le 30 janvier 1972 : “Bloody Sunday” en Irlande du Nord

26 Janvier 2022

Il y a cinquante ans, dimanche 30 janvier 1972, les parachutistes britanniques tiraient sur des manifestants pacifiques à Derry, en Irlande du Nord. Quatorze d’entre eux étaient tués, quatorze autres blessés. Le massacre, vite surnommé « Bloody Sunday » (dimanche sanglant), fit basculer la province dans une guerre civile qui devait durer trente ans.

L’Irlande du Nord était une entité administrative, création de l’impérialisme britannique. Après des siècles de colonisation de l’Irlande, celui-ci avait dû se rendre à l’évidence en 1921 : il n’était plus possible de maintenir la tutelle sur l’ensemble de l’île. Les Irlandais s’étaient insurgés et la guerre féroce que menait contre eux l’armée anglaise n’avait pas raison de leur détermination. L’État libre d’Irlande fut ainsi fondé, avec autorité sur 26 des 32 comtés de l’île. Mais dans les six comtés d’Ulster, au nord-est, le gouvernement britannique s’était appuyé sur une population protestante et des milices unionistes – c’est-à-dire favorables à l’union avec le reste du royaume – pour garder ce secteur sous sa tutelle. L’Irlande du Nord avait ainsi été créée et la situation était inchangée en 1972.

Le mouvement des droits civiques

Dans cette province qui bénéficiait d’une certaine autonomie au sein d’un Royaume-Uni se gargarisant de sa supposée démocratie, une véritable dictature s’exerçait. Tous les gouvernements locaux étaient liés à l’Ordre orange, une organisation unioniste d’extrême droite. Les nationalistes, favorables à la réunification de l’Irlande, et tous ceux qui contestaient cette dictature étaient réprimés. Le suffrage n’était pas universel, les plus pauvres en étant exclus, et les élections étaient arrangées pour garantir des majorités aux unionistes. Les catholiques, soit quelque 40 % d’un million et demi d’habitants, étaient victimes de discriminations à l’emploi et au logement. Dans les grandes villes, une véritable ségrégation existait.

En 1968, notamment sous l’influence de la contestation de la guerre du Vietnam et de la révolte des Noirs américains, un mouvement pour les droits civiques se développa contre cette oppression. Ses revendications étaient alors modérées : l’association qui le dirigeait, la NICRA (Association d’Irlande du Nord pour les droits civiques), demandait l’adoption du suffrage universel, un accès équitable aux logements publics et l’abrogation des pouvoirs spéciaux qui facilitaient la répression, en particulier la détention sans jugement. Les moyens utilisés par la NICRA étaient pacifiques : sit-in, manifestations non-armées et désobéissance civile. Mais les milices unionistes et la police, entièrement composée de protestants unionistes, répliquaient en rossant violemment les manifestants. Le gouvernement britannique envoya l’armée et des militants des droits civiques furent incarcérés, souvent sans jugement.

Le massacre du 30 janvier

Dimanche 30 janvier 1972, la NICRA organisa une marche pacifique à Derry, deuxième ville de la province, qui était sous la férule des unionistes et où les catholiques, soit les deux tiers de la population, vivaient dans une pauvreté noire. La ville était entièrement divisée, avec des quartiers protestants d’où les catholiques avaient été chassés, et des quartiers pauvres où ils étaient parqués. Le 18 janvier 1972, le Premier ministre de la province interdit toutes les manifestations. C’est pour protester contre cette mesure et contre les détentions sans jugement instaurées un an auparavant que la NICRA organisa la marche du 30 janvier.

Ce jour-là, les parachutistes commencèrent à tirer sur une barricade et tuèrent six personnes. Dans des véhicules blindés et à pied, ils se mirent à pourchasser les manifestants. Ils en tuèrent huit autres, en général en leur tirant dans le dos. Ceux qui étaient arrêtés étaient souvent frappés, matraqués. En dix minutes, les soldats tirèrent une centaine de coups de feu et tuèrent quatorze personnes, surtout des jeunes dont six avaient 17 ans, et aucun n’était armé. L’un d’entre eux avait les bras levés et criait : « Ne tirez pas », tandis qu’un autre brandissait un mouchoir blanc. Un troisième était déjà à terre, blessé, quand une deuxième balle l’acheva. En revanche, aucun soldat ne fut blessé ni tué.

Le lendemain, le gouvernement britannique d’Edward Heath expliqua que l’armée avait répliqué à des tirs et à des jets d’explosifs. L’armée mentit sur le déroulement des faits, en expliquant que les manifestants avaient lancé des pierres et des cocktails Molotov contre les soldats, ainsi en état de légitime défense. Ce mensonge d’État allait devenir la vérité officielle pendant quarante ans. Une commission d’enquête conclut à la va-vite à la version de l’armée et il fallut attendre 2010 pour qu’une nouvelle enquête officielle innocente l’ensemble des victimes, reconnaissant que les soldats avaient tiré sans sommation sur des hommes non armés.

Le massacre provoqua une onde de choc. Le jour des obsèques, le 2 février, une grève générale paralysa la République d’Irlande et les manifestants incendièrent l’ambassade britannique à Dublin. En Irlande du Nord, le Bloody Sunday précipita la jeunesse des classes populaires catholiques vers l’IRA, qui prônait la lutte armée. Les nationalistes constituèrent des milices déterminées à s’affronter aux paramilitaires unionistes et à l’armée britannique. Il y eut au total 474 morts en Irlande du Nord en 1972, la province basculant dans la guerre civile. Celle-ci prit l’aspect d’une guerre entre communautés. Les organisations paramilitaires et l’IRA, renforcées par le Bloody Sunday et d’autres événements sanglants, n’exerçaient pas seulement la violence contre leurs ennemis respectifs mais aussi sur les communautés dont elles se revendiquaient : les catholiques pour les nationalistes, les protestants pour les unionistes. Les possibilités de lutte commune des travailleurs sur leur terrain de classe, indépendamment de leur confession, étaient entravées.

Un événement comme le Bloody Sunday n’était au fond pas surprenant. Dans son empire colonial, l’impérialisme britannique était habitué à tuer, torturer, massacrer celles et ceux qui se soulevaient contre sa tutelle. Ce qui choqua en 1972 est qu’il n’hésita pas à utiliser sur son propre territoire les méthodes déployées par le passé contre les révoltes coloniales en Inde, au Kenya ou en Malaisie. Le Bloody Sunday rappelait que pour préserver sa mainmise, la vieille « démocratie » anglaise ne lésinait pas sur la violence armée, fût-ce contre des manifestants pacifiques réclamant la simple reconnaissance de leurs droits civiques.

Michel BONDELET