Nos lecteurs écrivent : Rojava : la population prise en otage

19 Janvier 2022

Fin décembre, en visitant ma famille au Kurdistan syrien, le Rojava, j’ai été choqué de voir dans quelle situation la population se démène pour survivre. Même dans les zones qui ne sont pas sous les bombes des armées russe ou turque, il est difficile de se procurer de la nourriture et toute l’activité économique est un chaos permanent à cause des pénuries.

Depuis que les nationalistes kurdes, les YPG, ont pris le contrôle du Rojava, à partir de 2014, quand ils étaient soutenus par les États-Unis pour chasser l’organisation État islamique (Daech), la Turquie a fermé sa frontière avec le nord de la Syrie. À l’époque, les prix avaient augmenté car les marchandises devaient désormais passer par l’Irak. Aux marges des commerçants se sont ajoutées les taxes irakiennes et les prélèvements forcés de tous les groupes armés qui contrôlent le passage de Semalka sur le fleuve Tigre, vital pour le Kurdistan. L’autorité kurde du Rojava, d’un côté, et le gouvernement autonome kurde d’Irak, de l’autre, se partagent le travail.

Mi-décembre, au prétexte d’un différend avec l’armée du Rojava, les militaires du Kurdistan irakien ont complètement fermé le passage. Deux jours plus tôt, l’armée syrienne de Bachar El-Assad avait coupé tous les échanges commerciaux avec le Rojava sous un prétexte similaire. Du jour au lendemain, le Kurdistan syrien s’est retrouvé sans la moindre possibilité de faire entrer des marchandises de l’extérieur. La population fait les frais d’un bras de fer entre les différentes forces en rivalité pour contrôler la région.

Des denrées alimentaires comme le sucre ont subitement disparu des étals. Cela ne veut pas dire que tout le sucre du Rojava a fondu en un jour ! Mais les gros commerçants ont préféré le stocker, anticipant et accentuant la hausse des prix qui ont doublé en 24 heures. Trouver de quoi se nourrir est un tracas quotidien. La farine, les fruits et légumes se font rares. Avec la pénurie de matériaux provoquée par la fermeture des frontières, beaucoup d’artisans ne peuvent plus travailler. Il devient impossible d’aller se faire soigner en Irak alors que le Rojava manque d’hôpitaux.

La pénurie favorise les trafics de ceux qui cherchent à s’enrichir grâce à leurs relations avec l’autorité kurde du Rojava ou avec les associations humanitaires, dont les budgets sont importants, comparés au niveau de vie de la population. Ces trafics aggravent l’instabilité économique. Pour survivre, les familles comptent sur le soutien de parents émigrés en Europe, un tiers des Syriens ayant quitté le pays depuis le début de la guerre. Ceux qui ne reçoivent rien sont dans une misère noire.

La vie quotidienne de centaines de milliers de personnes est suspendue à l’ouverture d’une frontière entre deux autorités kurdes, qui sont elles-mêmes des pions dans le jeu des grandes puissances et de leurs alliés régionaux. C’est insupportable !

Un lecteur kurde