États-Unis : en 1912, la grève du textile de Lawrence

19 Janvier 2022

Du 11 janvier au 14 mars 1912, une grève des ouvriers du textile secoua la ville industrielle de Lawrence, dans le Massachusetts. Les grévistes, et en particulier les ouvrières, s’opposèrent victorieusement à la diminution des salaires.

Lawrence était alors une ville entièrement dominée par les usines textiles employant 32 000 hommes, femmes et enfants. Les patrons tiraient les salaires vers le bas, employant de plus en plus de femmes et d’enfants, et d’immigrés récents ne parlant pas anglais.

Le prolétariat de Lawrence était entassé dans des logements exigus et insalubres, harassé par les longues heures d’exploitation et affaibli, les salaires ne permettant pas de se nourrir correctement. Un tiers mourait avant vingt-cinq ans.

Le 1er janvier 1912, une loi de l’État du Massachusetts réduisit les horaires de travail des femmes et des enfants de 56 à 54 heures par semaine, tout en laissant le patronat du textile libre de diminuer les salaires. Des militants syndicaux firent de l’agitation pour dénoncer cette supercherie et le 11 janvier lorsqu’un groupe d’ouvrières polonaises constata la baisse de salaire, elles se mirent immédiatement en grève. Le lendemain il en fut de même des ouvriers d’une des quatre usines de l’Américan Woolen Company de Lawrence, qui en possédait soixante. La grève s’étendit : 5 000 ouvriers allèrent d’usine en usine entraîner les autres et couper l’alimentation électrique des machines. Le nombre de grévistes monta à 10 000. Presque toutes les usines de la ville s’arrêtèrent.

Deux militants, Joseph Ettor, né de parents italiens et Arturo Giovannitti, né en Italie, vinrent à Lawrence pour organiser la grève. Un comité de grève fut mis sur pied comprenant quatre membres de chacune des quatorze nationalités principalement représentées parmi les grévistes : Italiens, Québécois, Hongrois, Portugais, Syriens et d’autres parlant diverses langues slaves. Les meetings étaient traduits en vingt-cinq langues. La grève s’étendit encore : 20 000 grévistes revendiquaient 15 % d’augmentation des salaires avec une semaine de 54 heures et une majoration de 100 % pour les heures supplémentaires.

Les patrons mirent alors toute l’influence qu’ils avaient sur les autorités publiques pour casser la grève. Le maire de Lawrence mobilisa une compagnie de miliciens. Lorsque les lances à incendie furent utilisées, en plein hiver, contre les piquets de grève, les ouvriers répliquèrent en renvoyant des glaçons qui brisèrent des fenêtres des usines. La justice locale rentra alors en scène pour condamner vingt-quatre travailleurs à un an de prison. Le gouverneur du Massachusetts envoya la garde nationale et la police d’État à Lawrence contre les grévistes.

Les patrons purent aussi compter sur l’aide des bureaucrates syndicaux affiliés à l’American Federation of Labor qui n’organisait pratiquement que des ouvriers qualifiés. Ces syndicalistes, méprisant les femmes et les immigrés, essayèrent tout de même de négocier avec le patronat au nom des grévistes qui les ignoraient.

Un tournant dans la grève intervint le 29 janvier lorsque qu’une manifestation pacifique fût chargée par la troupe et qu’une ouvrière italienne fût tuée par balle. Ettor et Giovannetti, qui pourtant se trouvaient à plusieurs kilomètres du lieu de la fusillade, furent arrêtés pour incitation au meurtre et emprisonnés. Une large campagne de soutien et de recueil de dons se développa. Ils furent acquittés bien après la grève, fin 1912, mais l’important était de mettre hors circuit ces deux militants du syndicat Industrial Workers of the World (IWW), qui étaient aussi membres de la fédération italienne du Parti socialiste américain.

Les autorités essayèrent de pousser leur avantage en déclarant la loi martiale, interdisant tous les meetings et même aux piquets de grève de se parler dans la rue. Vingt-deux compagnies supplémentaires de milice et deux escadrons de cavalerie furent mobilisés. Les fils de bourgeois étudiants à Harvard eurent droit à des vacances pour s’enrôler dans ces milices patronales. Un ouvrier syrien fût tué à la baïonnette, trente-six autres condamnés jusqu’à un an de prison. Mais la grève tint bon car, selon le mot d’Ettor, « les baïonnettes ne peuvent tisser des vêtements ». Des cortèges rassemblaient de 7 000 à 10 000 grévistes, allant d’une usine à l’autre en chantant.

Les IWW envoyèrent à Lawrence deux autres militants : Big Bill Haywood, qui avait mené de nombreuses grèves dans l’Ouest et avait fait plusieurs fois de la prison, et Élizabeth Gurley Flynn, 22 ans. Flynn avait été expulsée de son lycée de New York à l’âge de 15 ans après avoir tenu un discours intitulé « Ce que le socialisme fera pour les femmes ».

La grève durant et les familles de grévistes ayant de plus en plus de difficultés à se nourrir, les IWW collectèrent des fonds, organisèrent des cantines de grève et firent venir des volontaires médecins et infirmières. Le comité de grève, avec Haywood et Flynn, confia des enfants à des familles sympathisantes au travers du réseau des IWW et de militants socialistes. En février plusieurs centaines d’enfants prirent le train pour New York où ils furent accueillis par des milliers de socialistes italiens chantant l’Internationale. C’était un soulagement pour leurs parents, ainsi qu’une occasion d’intéresser la presse à la grève et de la faire connaître hors de Lawrence. Une partie des enfants étaient eux-mêmes des ouvriers grévistes qui s’employèrent à populariser la lutte dans leurs localités d’accueil.

Les autorités tentèrent d’empêcher d’autres départs. Devant des reporters, la police envahit la gare de Lawrence, frappa les enfants, arrêta les parents. Une ouvrière fût assommée et fit une fausse couche. L’indignation fut telle que même la femme du président Taft se déclara émue. Il fallut cela pour que le Congrès ouvre une enquête sur les conditions de vie et de travail à Lawrence et que les patrons du textile sentent le vent tourner.

Le 1er mars, ceux-ci proposèrent une augmentation de 5 % aux grévistes, qui refusèrent. Deux semaines plus tard, le 14 mars, 10 000 grévistes rassemblés approuvèrent un accord mettant fin à la grève : les salaires augmentaient de 20 % dans les usines de Lawrence, mais aussi dans d’autres de la région, les heures supplémentaires étaient majorées de 25 % et les grévistes devaient être repris à la réouverture des usines.

C’est de cette grève qu’est resté le slogan célèbre « Du pain et des roses ». D’autres grèves importantes eurent lieu dans cette période, sans être victorieuses comme celle de Lawrence, la plupart faisant face aux mêmes difficultés : la répression et les divisions existant entre les nationalités. En les surmontant dans les luttes, la classe ouvrière des États-Unis se forgeait une conscience de classe.

Lucien DÉTROIT