Chili : voter à gauche ne suffira pas

22 Décembre 2021

Le deuxième tour de l’élection présidentielle chilienne, qui opposait le 19 décembre le candidat d’extrême droite et défenseur de la dictature de Pinochet, José Antonio Kast, à Gabriel Boric, présenté comme « à gauche de la gauche », s’est terminé par la nette victoire de ce dernier.

Avec 4,6 millions de voix (56 % des votants) contre 3,6 millions (44 %), l’écart était suffisant pour que Kast reconnaisse sa défaite. Pendant la campagne, celui-ci a agité l’épouvantail communiste pour mobiliser la droite, qui a d’autant moins à redire contre la dictature de Pinochet que celle-ci a assuré la domination des possédants. Aux sujets abordés pendant la campagne, droit à l’avortement, mariage homosexuel, droits des femmes et des indigènes, dénonciation de la dictature, corruption de la classe politique, Kast a surtout répondu par le mensonge et la calomnie.

Le nouvel élu, Gabriel Boric, dirigeant des manifestations étudiantes de 2011 pour la gratuité de l’éducation, a soutenu la forte mobilisation sociale de 2019, qui a vu plus d’un million de personnes manifester dans les rues de Santiago le 25 octobre ! Député depuis 2014, il a été élu avec le soutien d’un « front large » associant le Parti communiste, des écologistes et des personnalités de centre-gauche, dont deux ex-présidents socialistes, Ricardo Lagos et Michelle Bachelet. Depuis 2020, il est l’un des participants de la rédaction d’une nouvelle Constitution devant remplacer le texte actuel, inchangé depuis la fin de la dictature en 1990.

Boric annonce une réforme fiscale pour faire participer les plus riches au financement de la santé, de l’éducation et des retraites avec la formule : « plus de droits sociaux, tout en restant fiscalement responsables ». Il promet de lutter contre le réchauffement climatique, se déclare pour la légalisation de l’avortement et les droits des minorités indigènes. Tout cela, il prétend le faire à la façon des gouvernements sociaux-démocrates, dans le cadre du système capitaliste.

C’est déjà ce qu’avait prétendu faire Allende il y a un demi-siècle. Celui-ci avait même dit aux travailleurs qu’on pouvait faire confiance à l’armée, accordant des maroquins ministériels à des militaires qui devaient le renverser quelques semaines plus tard.

La dictature de Pinochet avait alors, non seulement mis un terme avec violence aux aspirations des classes populaires, mais déblayé le terrain pour imposer un capitalisme tout puissant, démantelant les industries d’État et privatisant les services publics, permettant ainsi à une poignée de possédants de spéculer avec l’argent de l’éducation, de la santé et des retraites. Grâce à cela se sont bâties des fortunes qui font aujourd’hui du Chili un des pays les plus inégalitaires : 1 % de la population concentre 30 % des richesses, que ces possédants n’ont en aucune façon l’intention de partager.

Ces inégalités, fortes et visibles, ont amené l’explosion sociale d’octobre 2019. Le président-milliardaire d’alors, Piñera, avait tenté d’en sortir par une violente répression policière, puis en l’amenant sur la voie de garage de la rédaction d’une nouvelle constitution et l’illusion que la loi pourrait protéger un peu mieux les classes populaires. C’est sur cette voie que s’engagea la coalition de gauche qui vient de remporter la présidentielle, y compris le nouveau président.

Près de cinquante ans après Allende, les mêmes dangers continuent pourtant à peser sur les classes populaires chiliennes. Face à leurs aspirations à mieux vivre, elles trouvent une bourgeoisie prête à défendre bec et ongles ses privilèges, un appareil d’État et une armée prêts à se mettre à son service. Moins que jamais les travailleurs et les classes populaires ne peuvent se fier à ceux qui leur disent de faire confiance à ces institutions.

Jacques FONTENOY