Inde : Modi recule devant la mobilisation des paysans pauvres02/12/20212021Journal/medias/journalnumero/images/2021/12/2783.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

Inde : Modi recule devant la mobilisation des paysans pauvres

Narendra Modi, le Premier ministre de l’Inde, a annoncé le 19 novembre qu’il renonçait à faire appliquer trois lois contre lesquelles des centaines de milliers de paysans pauvres étaient mobilisés depuis des mois.

Fidèle à sa politique brutale et à l’image qu’il entend donner d’un homme dirigeant d’une main de fer ce pays de 1,4 milliard d’habitants, Modi avait fait voter ces trois lois en septembre 2020 en pleine pandémie. Il s’agissait de libéraliser l’encadrement du commerce des produits agricoles mis en place depuis le lancement de la « Révolution verte » et encore en vigueur dans la quasi-totalité des États de la fédération indienne.

Cette politique lancée dans les années 1960 visait officiellement à assurer l’autosuffisance alimentaire du pays, mais a surtout permis l’essor d’une agriculture commerciale intensive, et donc de géants de l’agro-alimentaire organisés en cartels aux dépens de l’agriculture vivrière.

Néanmoins il existe une régulation du marché et des prix agricoles qui en amortit certains effets. Les petits exploitants ne vendent pas directement leur production, mais passent par des marchés de gros locaux, les « mandis communautaires », qui leur assurent des moyens de stockage et un prix minimum garanti. Des stocks de denrées de base, principalement de blé et de riz, sont simultanément constitués pour faire face aux situations de pénurie. Un organisme public, la Food Corporation of India, a la charge d’en redistribuer une partie, à prix subventionné, dans des magasins dédiés aux plus pauvres.

Ce sont ces structures et ces mécanismes que Modi entendait supprimer par ses lois de 2020. D’une part elles devaient permettre aux agriculteurs de vendre en dehors des marchés de gros, mais sans prix planchers assurés, d’autre part elles devaient encourager des accords sur les prix en amont des récoltes et, enfin, mettre un terme aux achats de denrées comme les céréales, l’huile, les oignons ou les pommes de terre par les agences d’État.

Les privatisations engagées par tous les gouvernements successifs depuis les années 1990, qu’ils soient aux mains du Congrès, le parti qui a mené l’Inde à l’indépendance et l’a dirigée durant plusieurs décennies, ou de l’actuel parti au pouvoir, le BJP, qui se réclame du nationalisme hindou, ont favorisé la constitution de grandes fortunes et de groupes capitalistes gigantesques. C’est pour leur ouvrir davantage de possibilités de profit que Modi avait engagé ses lois réformant le secteur agricole.

Deux de ces gros patrons de l’agro-alimentaire, très proches de Modi, sont considérés comme ses véritables inspirateurs. Le premier, Mukesh Ambani, dirige le groupe Reliance industries, un géant de la grande distribution, et possède une fortune personnelle de 63 milliards d’euros. Reliance est déjà en position de force dans le e-commerce et auprès de millions d’exploitants, de fruits et légumes notamment, avec lesquels il a passé des contrats léonins.

Le second, Gautam Adani, dirige un groupe spécialisé dans la gestion des installations portuaires et les activités de manutention, de transport et de stockage des céréales, en grande partie pour le compte de l’État... et pour son plus grand bénéfice puisque sa fortune personnelle s’est élevée en quelques années à 23 milliards d’euros !

La réaction de millions de petits exploitants agricoles a été immédiate et massive, dans l’État du Penjab d’abord, dès l’été 2020, avant même le vote de ces lois, puis dans plusieurs autres régions agricoles du pays. Ils avaient compris que la liberté de vendre donnée aux petits producteurs, dont 90 % possèdent moins d’un hectare, signifiait inéluctablement la liberté pour les capitalistes de l’agro-alimentaire et les banques d’imposer leurs conditions. Le cas de l’État du Bihar, le plus pauvre de la fédération, où des réformes de même nature ont été adoptées en 2006, en est la preuve. Elles ont ruiné la population des campagnes, dont le revenu a été divisé de moitié, et l’ont soumise davantage encore aux diktats des traders de l’agro-business et des gros commerçants.

Face à l’ampleur de la mobilisation, le gouvernement a d’abord affiché sa détermination, affirmant qu’il ne reculerait pas. Il a continué de promettre que cette réforme, qu’il qualifiait d’historique, ouvrirait un avenir radieux à la paysannerie pauvre. Il a ensuite engagé des cycles de discussions, dix au total, avec l’espoir de voir refluer la contestation. Dans une même manœuvre dilatoire, la Cour suprême a suspendu en janvier dernier la mise en œuvre des réformes, en prétendant en évaluer l’impact et mener des consultations.

Cela n’a pas mis fin à la contestation puisque, depuis février 2021, malgré l’hiver, la pandémie, puis la canicule, elle s’est traduite par des manifestations dans plusieurs États et par des rassemblements ininterrompus ceinturant New Dehli. Ce blocus faisait appel au soutien de la population et reposait sur des rotations permettant aux petits paysans de retourner quinze jours par mois sur leurs terres pour les entretenir. Un « Parlement des agriculteurs » y avait même été symboliquement instauré.

La force et les menaces n’ont pas davantage eu raison du combat de la petite paysannerie. Ainsi, en octobre, dans l’État de l’Uttar Pradesh, le plus peuplé de l’Inde avec ses 200 millions d’habitants, dirigé par un moine nationaliste hindou allié de Modi, le gouvernement a coupé Internet, barré l’accès à Lucknow, la capitale de l’État, et arrêté des opposants. La répression a fait neuf morts et des dizaines de blessés, sans briser la détermination des opposants à la réforme. Ceux-ci ont eu finalement gain de cause.

La décision de Modi d’abroger ses réformes est un revers politique indéniable. Il entend ainsi sauver ses positions dans les élections régionales qui se dérouleront dans moins de trois mois au Penjdab et en Uttar Pradesh, deux États très ruraux, puis aux élections générales de 2024. Mais ce repli, s’il est confirmé dans les faits, ne suffira pas à éviter la ruine des petits exploitants et à sortir des centaines de millions d’habitants de la misère.

Car c’est dans le cadre du système existant depuis plus d’un demi-siècle que ces masses rurales ont été maintenues dans le plus grand dénuement. Le mécanisme d’achat et de redistribution publique, comme tout l’appareil d’État, est gangrené par la corruption, et il est bien incapable de résoudre la crise permanente de l’agriculture, produit du sous-développement du pays. La malnutrition est chronique, la misère générale parmi les 800 millions de ruraux : une famille sur cinq vit avec moins de deux euros par jour. Depuis la fin des années 1990, on estime à 350 000 le nombre de paysans surendettés qui se sont suicidés, tandis que des dizaines de millions d’autres sont devenus des ouvriers agricoles, exploités dans un quasi-esclavage, ou sont allés grossir les bidonvilles des grandes métropoles.

L’intérêt commun des exploités des villes et des campagnes serait de bouleverser de fond en comble un ordre social inique hérité du colonialisme britannique et poursuivi par la domination de l’impérialisme sur l’économie mondiale. C’est pourquoi le salut de la petite paysannerie de l’Inde est lié à celui de la classe ouvrière et à sa capacité à renverser le pouvoir de la bourgeoisie.

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