Pologne-Biélorussie : du Mur de Berlin à celui de Varsovie

17 Novembre 2021

Sous prétexte que le pays serait menacé par quelques milliers de migrants qui tentent d’y entrer depuis la Biélorussie, le gouvernement polonais a annoncé qu’il allait lancer la construction d’un mur de 180 km sur sa frontière.

Trois décennies après la disparition du Mur de Berlin, symbole de la guerre froide et de la partition de l’Europe, le régime de Varsovie, qui fait rimer « chute du Mur » avec retour de la démocratie en Europe centrale, verrouille donc sa frontière. Avant même de sortir de terre, ce mur a déjà fait ses premières dizaines de morts et des milliers d’autres victimes : ces réfugiés, surtout kurdes, coincés entre les militaires polonais et biélorusses, qui doivent vivre sans abri ni chauffage par des températures proches de zéro.

Le régime de Varsovie se trouve là en bonne compagnie, si l’on ose dire. D’abord parce qu’il a fait tirer sur des réfugiés, comme son sinistre homologue de Minsk. Ensuite parce que toute l’Union européenne (UE), dont la Pologne fait partie, est devenue une citadelle hérissée de barbelés et ceinte de murs. Cela va des enclaves espagnoles du Maroc jusqu’aux murs séparant la Grèce de la Turquie, la Hongrie de la Serbie, et à la Méditerranée dont les États de l’UE ont fait un cimetière pour migrants. Et au nord de la Pologne, il y a déjà, depuis cet été, le mur que la Lituanie a entrepris d’édifier sur 150 km de frontière avec la Biélorussie.

Ces jours-ci, de la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU à celle des 27, les grandes puissances ont eu beau jeu de fustiger « l’instrumentalisation des migrants » par le régime biélorusse. Son chef, le président Loukachenko, qui vient de mater sa propre population car elle osait contester sa réélection obtenue par la fraude, se moque bien sûr du sort des migrants. Il se sert d’eux pour obtenir que l’Europe allège les sanctions qu’elle a prises contre son régime.

Après qu’il avait menacé de fermer un gazoduc desservant l’ouest de l’Europe, des commentateurs ont voulu voir un recul de la part de Loukachenko, suite au sommet des 27, quand il a affirmé ne pas chercher à faire entrer des migrants dans l’UE. Il voudrait, dit-il, les renvoyer chez eux et discuter les modalités de ce renvoi avec l’UE.

En réalité, derrière l’agitation de Loukachenko sur la scène internationale – ce que l’UE appelle son chantage, comme elle dénonçait en 2015 celui du président turc Erdogan à l’afflux de migrants – il y a les tractations dans l’ombre, celles où s’activent les chancelleries et les diplomates.

À l’époque, la Turquie avait fini par ne plus laisser de réfugiés arriver en Grèce, l’UE ayant payé Erdogan pour qu’il les retienne. Et depuis, les États dits démocratiques font silence sur les conditions dans lesquelles le régime turc les traite.

Dans son bras-de-fer, avec en enjeu la peau des migrants, Loukachenko semble viser un tel arrangement : que l’UE cesse de le montrer du doigt, qu’elle recommence à lui accorder crédits et subventions, en échange d’un strict contrôle frontalier avec, à la clé, l’ouverture de camps en Biélorussie.

Après tout, l’UE a déjà conclu de tels accords pour bloquer les réfugiés hors de ses frontières : avec les dirigeants ukrainiens après la seconde guerre du Golfe, puis avec certains pays des Balkans en 2015. Et il en a encore été question cet automne, lors du sommet entre l’Union et les Balkans occidentaux.

La crise entre la Pologne et la Biélorussie va contribuer à balkaniser encore un peu plus l’Europe, en renforçant les frontières de l’UE. Sur un plan économique et humain, ces murs seront une catastrophe, tant pour la Pologne et la Lituanie que pour leurs voisins à l’est, alors que des milliers de liens les unissent depuis des siècles. Ils ne parviendront pas, l’histoire de l’humanité en témoigne, à empêcher les déplacements de populations, mais ils les rendront plus périlleux, plus meurtriers.

Les dirigeants des pays en cause et ceux des grandes puissances qui les soutiennent le savent. Tous, et pas seulement le gouvernement nationaliste polonais, jouent sur la peur des migrants pour tenter de conforter leur pouvoir. Ils n’hésitent pas pour cela à intoxiquer leur population d’un fatras d’idées réactionnaires poussées sur le fumier de la crise capitaliste.

Pierre LAFFITTE