Soudan : l’impérialisme et ses chiens de garde

03 Novembre 2021

Le coup d’État militaire du 25 octobre dernier et la répression qui l’a accompagné n’ont pas mis à genoux les travailleurs soudanais. Ils sont descendus massivement dans la rue samedi 30 octobre pour tenir tête aux forces de répression, qui n’ont pas hésité, une fois encore, à ouvrir le feu.

Le dictateur Omar el-Béchir avait été destitué en avril 2019 par l’armée, après cinq mois de manifestations populaires dont la répression n’arrivait pas à venir à bout. Les chefs militaires avaient alors choisi de partager la direction du pays avec des personnalités civiles appartenant au mouvement de contestation. Derrière la façade d’un tel gouvernement collégial, les militaires gardaient tout le pouvoir réel, tant par leur mainmise absolue sur les forces de répression que par le contrôle direct des principales entreprises du pays. Cela a duré un peu plus de deux ans mais, le 25 octobre, les dirigeants de l’armée soudanaise ont décidé d’en finir avec cette fiction et de reprendre ouvertement la direction du pays, faisant emprisonner les dirigeants civils, dont le Premier ministre, Abdallah Hamdok.

C’était compter sans la résistance des travailleurs et de la population soudanaise. Le jour même du coup d’État, de nombreux manifestants sont descendus dans la rue, bloquant les voies d’accès avec des pneus enflammés, bravant les forces de répression. Ils ne voulaient pas du retour à une dictature militaire comme du temps d’Omar el-Béchir. Certains se sont même avancés jusqu’au siège de l’état-major à Khartoum, où l’armée a ouvert le feu et fait plusieurs morts. Le soir, des barricades flambaient dans la ville. Les jours suivants, des rassemblements ont eu lieu dans les grandes villes du pays, jusqu’au point culminant du samedi 30 octobre.

L’Association des professionnels soudanais (APS), qui avait mené le mouvement deux ans auparavant, les syndicats et le Parti communiste soudanais appelaient ce jour-là à la grève générale et à une manifestation de masse. Dès le matin, des groupes se sont rassemblés, avant d’être rejoints par une foule massive qui a parcouru Khartoum, défiant les barrages des forces de répression aux cris de « Ferme les routes, ferme les ponts, on arrive directement ».

Les manifestants scandaient « Le 30 octobre, al-Burhan est à Kober », promettant ainsi au militaire président de la République une place dans la prison de Kober, à côté du dictateur déchu Omar el-Béchir. Ce jour-là, des manifestations se sont déroulées dans toutes les grandes villes du pays, à Omdourman et à Bahri comme à Khartoum. Les manifestants ont protégé leurs quartiers derrière des barricades de pneus, de briques et d’arbres enchevêtrés. Sur place, des comités de résistance organisent la riposte et les appels sont d’ores et déjà lancés pour la poursuite du mouvement.

Les manifestants ont fait l’expérience de la duplicité des militaires et réclament un gouvernement composé uniquement de civils. La consigne lancée par l’Association des professionnel soudanais pour y parvenir est celle de la désobéissance civile, c’est-à-dire de manifestations pacifiques quelle que soit l’ampleur de la répression. Ce sont de telles manifestations qui, il y a deux ans, avaient forcé l’armée à accepter le compromis d’un gouvernement collégial, après toutefois avoir massacré sans pitié les manifestants qui entouraient le siège de l’état-major. Abdallah Hamdok et les dirigeants de l’APS mettent leur espoir dans ces mobilisations pacifiques, conjuguées aux pressions des grandes puissances, pour forcer les militaires à un nouveau compromis. Or, les chefs militaires ne pourront consentir à une nouvelle combinaison que si celle-ci leur laisse le pouvoir réel, fût-ce derrière la façade d’un gouvernement composé uniquement de civils.

Tout l’héroïsme, tous les sacrifices du peuple soudanais se heurtent à cet appareil militaire, prêt à mener de nouveau une répression féroce et qui ne manque pas de soutiens. Il bénéficie de l’appui direct, sur le plan financier et militaire, des dirigeants égyptiens comme de ceux de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, qui en fait ne sont là que les intermédiaires de l’impérialisme. Le maintien de la domination de celui-ci dans cette région du monde nécessite la stabilité politique dans les États qui la composent et, face à des peuples plongés dans la misère, le moyen le plus sûr de la maintenir est la dictature, et parfois une répression sanglante.

Les mêmes dirigeants des grandes puissances, qui se disent périodiquement en faveur de la démocratie, et auxquels l’APS fait appel, sont les mêmes qui ont un besoin vital de dictature pour maintenir leur ordre. Alors, s’il y a un soutien à chercher pour les travailleurs et le peuple soudanais, c’est plutôt du côté de leurs frères exploités des pays voisins, et de toute la région qu’ils peuvent le trouver, pour en finir avec l’impérialisme et ses chiens de garde.

Daniel MESCLA