Pêche en Manche : l’absurdité des frontières

06 Octobre 2021

Le 30 septembre prenaient fin les autorisations provisoires de pêche dans les eaux de Jersey accordées aux marins pêcheurs normands.

Une des conséquences indirectes du Brexit était la révision par les autorités des îles anglo-normandes des licences de pêche dans leurs eaux territoriales, qui sont riches en poisson. Début mai, l’incertitude de la situation avait lancé une soixantaine de marins pêcheurs granvillais à l’assaut du port de Saint-Hélier, à Jersey, à moins de 40 kilomètres de leur port d’attache. Deux navires militaires britanniques et deux patrouilleurs français s’en étaient mêlés, et la ministre de la Mer s’était autorisé une petite déclaration guerrière, menaçant de couper l’alimentation de l’île en électricité, rien de moins !

Se considérant comme propriétaires de leurs eaux, les autorités jersiaises comme leurs homologues britanniques ont fait monter les enchères, imposant notamment pour délivrer les nouvelles licences que les propriétaires de bateaux donnent la preuve d’une activité dans les zones en question de onze jours minimum par an depuis 2017. Cette exigence est quasiment impossible à satisfaire pour les bateaux de moins de 12 mètres. Ils n’ont pas en effet l’obligation d’être équipés d’une balise VMS, système de positionnement automatique par satellite, dont les enregistrements permettraient de prouver leurs passages à Jersey. Or, coûteuse discrimination, l’installation d’un tel équipement, pour les marins pêcheurs propriétaires, revient à 2 000 euros.

Le 29 septembre, les autorités jersiaises ont accordé 111 nouvelles licences définitives à des pêcheurs normands, sur les 175 demandées. Le mécontentement ne risque donc pas de diminuer, suscitant des frictions entre pêcheurs voisins, de part et d’autre du passage de la Déroute, qui sépare l’île de la côte ouest du Cotentin. Certains en France, à l’instar de la ministre, vont jusqu’à menacer leurs collègues britanniques de les empêcher de débarquer leurs prises dans les ports français, pourtant porte d’entrée toute proche pour le continent européen.

Le tarif en hausse du gazole, le prix fluctuant du poisson dans les criées, les arguties des autorités concurrentes pour accorder des autorisations, dont elles se servent comme moyens de pression, tout contribue à rendre de plus en plus difficile de vivre de son travail quand on est marin pêcheur. Les frontières qui prolifèrent, sur les cartes ou dans les esprits, aggravent encore les choses.

Viviane LAFONT