Le procès de Nuremberg : quelques dirigeants nazis condamnés, l’impérialisme absous

06 Octobre 2021

Il y a 75 ans, le 1er octobre 1946, se terminait le procès du tribunal militaire international de Nuremberg. Vingt-et-un responsables nazis, parmi les dirigeants du régime hitlérien, organisateurs en particulier de l’extermination massive des Juifs et des Tziganes, et de bien d’autres forfaits, comparaissaient. Hitler, Himmler et Goebbels, qui s’étaient suicidés, échappaient au procès.

Symboliquement, les Alliés avaient choisi Nuremberg, ville des grandes mises en scène du Parti nazi , où de plus avaient été promulguées les lois antisémites en 1935. Ce procès avait été préparé et programmé dès 1942, avant la fin de la guerre, par les représentants des puissances américaine, britannique et soviétique. Le choix des accusés, les juges, leur nationalité, devaient répondre à un savant équilibre entre ces puissances, auxquelles allait finalement s’ajouter la France.

Le même genre de mise en scène allait d’ailleurs avoir lieu plus tard contre certains dirigeants du Japon vaincu. Le procès de Tokyo commença le 3 mai 1946, avec onze juges appartenant chacun à une nation du camp des vainqueurs. Vingt-huit personnalités politiques et militaires furent assignées à comparaître, mais l’empereur et les membres de sa famille impliqués échappèrent à toute poursuite. Les dirigeants américains tenaient avant tout à éviter qu’un vide du pouvoir se produise dans le pays après la fin de la guerre et contrôlèrent entièrement le procès de façon à pouvoir continuer de s’appuyer sur une partie de l’appareil dirigeant japonais.

Le procès de Nuremberg prétendait désigner les responsables des atrocités de la guerre qui venait de finir. En citant à comparaître quelques dirigeants nazis et en désignant les organisations nazies et le peuple allemand comme coupables, les vainqueurs voulaient éviter d’autres interrogations. Comment un régime aussi monstrueux avait-il pu être mis en place dans une des nations les plus riches et avancées du monde capitaliste d’avant-guerre ? Cette question n’était pas posée et ne devait pas l’être.

Les puissances victorieuses choisirent d’attribuer le nazisme à la folie individuelle, au délire de puissance de quelques-uns, qu’il s’agissait de juger individuellement, sans chercher d’autres explications. En proclamant que leur combat avait été mené au nom de la liberté contre la dictature et le fascisme, elles justifiaient leur propre barbarie contre les peuples vaincus et les désignaient comme complices et responsables des millions de morts. Le fait que la bourgeoisie allemande avait fait appel à Hitler pour mater la classe ouvrière, et ce avec l’approbation des autres brigands impérialistes, était évidemment passé sous silence.

La crise de 1929 avait exacerbé la concurrence entre les différentes puissances, menant à la guerre. Celle-ci avait opposé deux camps impérialistes, l’un qui disposait de nombreuses colonies et d’importantes zones d’influence, et l’autre gêné ou étranglé dans son développement parce qu’il n’en avait pas, ou peu, et qu’il avait perdu la précédente guerre, celle de 1914-1918.

En 1940, dans le Manifeste d’alarme, Trotsky avait ainsi analysé le conflit : « La présente guerre la deuxième guerre impérialiste nest pas un accident, ne résulte pas de la volonté de tel ou tel dictateur. Elle a été prédite depuis longtemps. Son origine dérive inexorablement des contradictions des intérêts capitalistes internationaux. Contrairement aux fables officielles destinées à droguer le peuple, la cause principale de la guerre comme des autres maux sociaux le chômage, le coût élevé de la vie, le fascisme, loppression coloniale est la propriété privée des moyens de production et lÉtat bourgeois qui repose sur ces fondements. »

Lors du procès, les accusés plaidèrent tous non coupables, que ce soit en invoquant l’irresponsabilité ou en larmoyant. Qu’avaient-ils fait d’autre qu’obéir ? L’obéissance à l’État était-elle condamnable ? Bien sûr, les accusés avaient été au cœur du système nazi et y avaient eu un rôle d’instigateurs et d’organisateurs. Mais l’opération des Alliés consistait à ne discuter que de la responsabilité individuelle de chacun, accusé de crimes contre la paix ou contre l’humanité, tout cela au nom de la morale. C’était esquiver leurs propres responsabilités et leurs propres crimes de guerre, dont les bombardements de terreur détruisant les villes allemandes et japonaises, et les deux bombes atomiques. C’était, surtout, cacher la responsabilité historique du système impérialiste, la lutte américaine pour la domination mondiale, le combat de la France et de la Grande-Bretagne pour garder leur empire colonial.

À l’issue du procès, douze des prévenus furent condamnés à mort, trois à la perpétuité, quatre à de lourdes peines de prison et trois furent acquittés : le ministre de l’Économie, président de la Reichsbank puis conseiller personnel d’Hitler, Schacht, qui avait organisé le financement du réarmement de l’Allemagne et la préparation de la guerre ; Von Papen qui avait préparé la venue au pouvoir de Hitler, et Fritzche, qui avait été responsable des informations au ministère de la Propagande. Pourquoi ceux-ci n’étaient-ils pas condamnés ? Le tribunal, pour sa crédibilité, devait montrer qu’il savait distinguer les différents degrés de responsabilité individuelle.

Barta, militant du courant à l’origine de Voix ouvrière et de Lutte ouvrière, écrivit à l’époque à propos de ce procès : « Si la classe ouvrière pouvait, elle, faire parler les accusés de Nuremberg, ses révélations dévoileraient entièrement la complicité dans cette guerre des brigands capitalistes de tous les pays contre leurs peuples. À défaut, le procès de Nuremberg nest quune mise en scène (comme les procès Pétain ou Laval) pour que, grâce à quelques boucs émissaires, le capitalisme international puisse continuer ses crimes. » Malgré les années écoulées, ce jugement peut être repris intégralement.

Inès Rabah