En Californie : la ruée vers l’or, légende et réalité

25 Août 2021

En 1849, la découverte d’or en Californie fit brusquement entrer cette région, jusqu’alors peu peuplée et éloignée des centres de la vie économique, dans le tourbillon d’un développement capitaliste brutal, destructeur et chaotique.

Avant cette découverte, l’homme le plus riche de la province mexicaine d’Alta California était un émigré venu de Suisse : Johann Sutter. Il avait obtenu, en versant des pots-de-vin aux autorités mexicaines locales, près de 20 000 hectares de terres autour de la baie de San Francisco. Pour les mettre en valeur, il avait, à l’aide de quelques contremaîtres américains, contraint des centaines d’Indiens au travail forcé. Il avait aussi fait venir des travailleurs agricoles des îles du Pacifique, les traitant quasiment en esclaves. Sutter avait bâti un empire agricole florissant et, grâce à des ports qu’il avait fait construire pour son propre usage, il exportait quantité de produits.

Le destin de la région, annexée aux États-Unis en 1846, fut bouleversé par la découverte d’or par un employé américain de Sutter qui supervisait la construction d’une scierie. Sutter essaya de garder le secret, et l’or avec, mais en vain. Il ne put empêcher que beaucoup se précipitent sur ses terres pour fouiller les torrents de montagne. En août, un journal de New York fit état de cette découverte. Et en décembre, le président américain, Polk, confirma « l’abondance d’or » dans un discours officiel au Congrès, lui donnant une énorme publicité.

L’année 1849 vit la ruée de cent mille hommes vers l’or californien. Ils étaient d’autant plus nombreux qu’une crise économique grave, à l’origine de la vague des révolutions de 1848, frappait l’Europe. De nombreux Européens traversaient l’Atlantique, notamment en provenance de l’Irlande affamée. Mais la crise avait aussi traversé l’océan, et l’or californien exerçait un attrait d’autant plus grand que les perspectives semblaient bouchées dans l’est des États-Unis.

Trois routes, longues et dangereuses, pouvaient conduire ces hommes en Californie. Il fallait au minimum quatre mois pour qu’un navire rempli de pionniers partis de New York longe toute la côte Atlantique de l’Amérique du Sud, affronte le cap Horn et des terribles tempêtes, puis longe la côte du Pacifique vers le nord, avant de jeter l’ancre dans la baie de San Francisco, après plus de 24 000 km de mer.

Traverser le continent nord-américain et les redoutables montagnes Rocheuses n’était pas plus aisé : on pouvait mourir de froid, de faim ou de soif, ou dans des combats avec les Indiens. On partait donc en convoi, en se rassemblant au printemps sur le Missouri, dans l’espoir d’arriver 3 000 km plus à l’ouest avant l’hiver.

La troisième voie consistait à prendre le bateau à New York pour le Panama, alors province colombienne, à traverser la jungle d’une côte à l’autre et, si on survivait aux fièvres tropicales, à reprendre un autre navire pour San Francisco. Cette dernière route fut si fréquentée que, dès 1850, des capitaux affluèrent pour poser les premiers rails d’un chemin de fer qui annonçait le futur canal de Panama.

Depuis l’autre rive du Pacifique, des immigrants chinois prenaient la mer pour la Californie où ils se louaient comme travailleurs à tout faire, souvent cuisiniers ou blanchisseurs, dans les camps de chercheurs d’or. Ils formaient le noyau initial du Chinatown de San Francisco, aujourd’hui la plus grande communauté chinoise hors d’Asie. Au contraire des Européens, ils n’étaient alors pas considérés comme de futurs citoyens américains.

Arrivés en Californie, les pionniers se ruaient vers les torrents à la recherche de pépites. Les tribus indiennes des montagnes en subirent les funestes conséquences. Sur leur passage, les chercheurs d’or prenaient tout ce dont ils pensaient avoir besoin. Ils se servaient en nourriture, en bois, qu’il était plus rapide de prendre en démontant les moulins, les scieries, et même les enclos à bétail. L’empire agricole de Sutter fut dévasté. Alors qu’elle exportait des produits agricoles, la région eut vite besoin d’importer de la nourriture, à prix d’or. L’économie locale fit un bond en arrière : le capital accumulé sous forme d’installations agricoles était pillé, tandis que la main-d’œuvre filait dans les montagnes à la recherche de l’or.

La ruée vers l’or est un résumé de la conquête du Far West. Des pionniers s’appropriaient, fusil en main, ce dont ils avaient besoin, avant de tâcher de légaliser leur concession. Des villes champignons surgissaient, avec leurs saloons, les jeux, la prostitution, puis se vidaient de leurs habitants et devenaient des villes fantômes sitôt le filon épuisé.

La plupart des chercheurs d’or ne devinrent pas millionnaires. Après l’épuisement des pépites de surface, assez aisément ramassées dans les cours d’eau, peu avaient les moyens de construire les installations nécessaires pour extraire l’or de sa gangue rocheuse, ou de creuser des mines pour exploiter les filons souterrains. Certains retournèrent vers l’est, déçus.

Ceux qui firent fortune en Californie furent surtout ceux qui s’établirent comme fournisseurs des pionniers, et en bâtissant les villes commerçantes de Sacramento et surtout San Francisco. Celle-ci passa de quelques centaines d’habitants à 35 000 en cinq ans. Les frères Lazard, qui avaient d’abord émigré de Lorraine à la Nouvelle-Orléans, avant d’être attirés par les perspectives commerciales en Californie, y fondèrent la banque qui est devenue depuis un géant financier. La banque Wells Fargo y fut également fondée en 1852. Levi Strauss commença à y fabriquer et y vendre des vêtements de travail en toile bleue en 1853. De leur côté, Sutter et ses fils étaient ruinés, leurs anciens titres de propriété, notamment sur les terrains sur lesquels fut construit San Francisco, ne valant plus rien. La ruée vers l’or avait complètement rebattu les cartes.

Le plus gros de la richesse extraite des montagnes californiennes alla cependant aux fortunes déjà établies de la bourgeoisie de la côte Est. Les propriétaires des navires créèrent des lignes commerciales très rentables. L’essentiel pour eux étant de remplir leurs navires de passagers, le mythe de la fortune, qui sourit paraît-il aux audacieux prêts à tenter le voyage, était entretenu à coups de publicité tapageuse et souvent mensongère dans les journaux de l’Est et jusqu’en Europe. Quant aux banques de Wall street à New York, elles profitèrent énormément de l’or californien, qui représenta 45 % de la production mondiale de 1851 à 1855.

La ruée vers l’or contribua à l’expansion vigoureuse du capitalisme mondial tout au long des années 1850. Elle joua un rôle d’accélérateur dans la transformation des États-Unis d’une nation agricole en un empire industriel dominant le Pacifique, obligeant le Japon à s’ouvrir à son commerce dès 1853. La puissance de la bourgeoisie américaine doit beaucoup à cette aventure, marquée par un pillage désordonné et dévastateur.

Lucien DÉTROIT