Tunisie : le coup de force de Kaïs Saïed

11 Août 2021

Le 25 juillet, le président tunisien Kaïs Saïed a décidé de prendre en main tous les pouvoirs, activant l’article 80 de la Constitution et suspendant l’activité du Parlement. Il a déclaré prendre ces mesures pour faire face à « un péril immense » menaçant le pays et ses 11 millions d’habitants.

Lors de ce coup de force, Kaïs Saïed a limogé Mechichi, le chef du gouvernement membre d’Ennahda, le parti islamiste majoritaire à l’Assemblée, gelé les activités parlementaires pour une période de trente jours et levé l’immunité des députés. Après avoir crié au « coup d’État illégal et inconstitutionnel », les dirigeants d’Ennahda font à présent le dos rond, nombre de notables de ce parti étant désormais occupés à faire disparaître des dossiers compromettants, preuves de leur corruption.

Si des manifestations favorables à la décision du président se sont déroulées après le 25 juillet et si des sondages ont chiffré à 87 % son soutien populaire, c’est en grande partie par rejet des politiciens d’Ennahda, qui pendant dix ans de participation majoritaire au pouvoir n’ont cessé de promettre d’une main, en s’enrichissant de l’autre, l’accès au pouvoir aidant. Se pensant forts des résultats obtenus aux élections de 2011, Rached Ghannouchi, son dirigeant, et Ennahda se sont peu à peu déconsidérés et leurs électeurs se sont sentis trahis, leurs grandes déclarations d’honnêteté et de souci des plus pauvres s’étant révélées aussi mensongères que celles des partisans de l’ancien dictateur Ben Ali.

L’accusation de corruption s’adresse à tous les responsables, ceux du pouvoir politique comme les responsables régionaux, des gouvernorats aux municipalités. Pour avoir un emploi, un logement, une autorisation quelconque, il faut, surtout quand on n’a pas de relations, graisser la patte de quelqu’un. En dix ans, l’approfondissement de la crise a aggravé la situation des pauvres, de plus en plus nombreux dans les régions du centre et du sud-ouest, et dans les banlieues abandonnées de la capitale. La moitié des jeunes de ces quartiers sont sans travail, la pandémie a tari la source d’emplois liés au tourisme, et même l’économie « grise » a régressé avec la fermeture de la frontière libyenne. Seules les grandes familles prospèrent grâce à une économie de rente, liée aux autorisations étatiques et aux commandes de l’étranger, des sociétés françaises en particulier. Ce sont elles également qui obtiennent les crédits favorisant leur développement.

Pendant le même temps, les sommes promises par chacun des treize gouvernements successifs en vue des investissements nécessaires s’évaporent à peine distribuées, et les milliards de dollars de financements étrangers annoncés ne sont même pas décaissés, faute du moindre début de réalisation. Le FMI conditionne les aides à un plan de réformes redoutables, et deux remboursements d’un demi-milliard de dollars chacun doivent encore être honorés cet été. Les salaires des employés de l’État pour les trois prochains mois ne sont pas provisionnés.

Le péril immense auquel Kaïs Saïed a fait allusion est aussi celui de la catastrophe sanitaire traversée par la population, qui connaît avec le Covid un des pires taux de mortalité au monde. Le secteur de la santé, à l’abandon comme les autres services indispensables, a laissé la population sans défense face au variant Delta. Les prix des médicaments devraient à présent baisser, a annoncé le président Saïed après une rencontre avec le syndicat patronal Utica, de même que celui des produits alimentaires. Aucune mesure contraignante n’a cependant été prise dans ce sens.

Il semble pour l’instant que la manœuvre du président bénéficie d’un soutien populaire, beaucoup espérant qu’il résolve les problèmes brûlants. Au bout d’une période de trente jours, Saied est censé saisir une Cour constitutionnelle – qui n’a pas encore vu le jour – pour annoncer un retour au fonctionnement antérieur, mais il est certain qu’il devra poursuivre l’opération au-delà. Il a obtenu le soutien de nombreux partis, et aussi de la centrale syndicale UGTT. Les encouragements reçus après son coup de force de la part des dictatures proches, Égypte, Arabie saoudite et Émirats arabes unis, sont là pour l’encourager à garder le pouvoir, d’autant plus qu’aucun des problèmes sociaux urgents ne sera réglé. Ce nouveau pouvoir fort ne pourra alors que se tourner contre la population.

En janvier dernier déjà, les manifestations de colère des jeunes des quartiers et régions pauvres ont subi la répression et près de deux mille arrestations ont suivi. La matraque, la prison, parfois la mort attendent les jeunes désespérés, dont beaucoup n’ont que l’exil comme horizon. Pour imposer leur droit à la vie, les jeunes et la population travailleuse de Tunisie devront de toute façon affronter une couche parasitaire accrochée à ses privilèges et soutenue par ses amis d’outre-Méditerranée. Ce n’est pas un Kaïs Saïed qui les en protégera, si même il ne se révèle pas finalement un nouveau Ben Ali.

Viviane LAFONT