Tunisie : catastrophe sanitaire et crise politique

28 Juillet 2021

Dans la nuit du 25 juillet, inquiet devant les manifestations spontanées qui se déroulaient dans toute la Tunisie contre l’incurie des autorités, le président de la République, Kaïs Saïed, a annoncé un « coup d’État constitutionnel » pour démettre le Premier ministre, dissoudre le parlement et s’arroger tous les pouvoirs.

En effet la pandémie de Covid-19 fait des ravages en Tunisie, avec chaque jour près de 200 décès et des milliers de nouveaux cas, ce qui alimente la colère de la population contre le gouvernement et les partis politiques.

À l’hôpital Charles-Nicolle, à Tunis, on voit parfois jusqu’à une soixantaine de malades, souvent assis ou couchés à même le sol, entassés dans des blocs prévus pour accueillir seulement une dizaine de personnes. Des tentes de fortune sont aménagées à l’extérieur des hôpitaux. Les soignants, trop peu nombreux et dépassés, ne parviennent pas à assurer un minimum de dignité aux patients, ne serait-ce que pour les aider à faire leurs besoins. Avec la multiplication des décès, les capacités d’accueil des morgues sont dépassées et les cadavres sont entassés dans des pièces de fortune non réfrigérées, malgré la chaleur.

Privé de ressources en raison de la défaillance de la Caisse nationale d’assurance maladie, l’hôpital ne peut plus se fournir en produits de base. Tout manque, l’oxygène, les médicaments et le matériel essentiels, et même le pain !

C’est le cas dans un grand hôpital de la capitale, mais la situation est souvent pire dans les autres villes du pays. À Mateur dans le Nord, les images d’un directeur d’hôpital, en larmes, impuissant face au désastre, ont ému la population. Parallèlement, les révélations sur les vacances du premier ministre dans un hôtel de luxe de la station balnéaire d’Hammamet ont scandalisé, d’autant plus qu’il a osé faire un discours sur le dévouement, appelant les soignants à renoncer à leurs jours de congés.

Malgré ses annonces, le gouvernement n’a pris aucune mesure pour réquisitionner les cliniques privées, où les places en réanimation se négocient à des prix exorbitants. Dans un pays où le salaire moyen tourne autour de 240 euros, une seule nuit de réanimation dans une clinique privée coûte autour de 900 euros. Une autre annonce, une journée portes ouvertes de vaccination pendant les fêtes de l’Aïd, a tourné au fiasco. Rien n’avait été organisé et surtout il n’y avait pas assez de doses pour faire face à l’afflux des candidats à la vaccination. En réponse aux critiques, le gouvernement n’a su que limoger le ministre de la Santé.

Partout, le personnel soignant, les patients et leurs familles ne comptent plus sur l’État, mais sur la mobilisation de la population elle-même, en Tunisie ou dans la diaspora, qui fournit les hôpitaux en concentrateurs d’oxygène et en matériel de protection et aide les soignants dans la prise en charge des malades.

En tentant par son coup de force de récupérer à son compte la colère populaire, le président de la République espère offrir une nouvelle virginité à un appareil d’État discrédité. Les classes populaires ont toutes les raisons de ne pas tomber dans ce piège.

Yanis Reimer