Orange : le harcèlement moral reconnu... vingt ans après !

28 Juillet 2021

Fait plutôt rare parmi les patrons licencieurs, en 2019 la société Orange, qui a succédé à France Télécom, a été condamnée en correctionnelle pour « harcèlement moral institutionnel », autrement dit pour les méthodes musclées utilisées afin de supprimer 22 000 emplois parmi les 120 000 salariés, au début des années 2000.

Mais, près de vingt ans après les faits et un an et demi après le jugement, l’indemnisation des salariés est pratiquement au point mort. En 2005, 65 % des salariés de France Télécom, recrutés avant la privatisation, étaient fonctionnaires. Ne pouvant recourir au licenciement, la direction utilisa d’autres méthodes pour les mettre dehors en masse, « par la porte ou par la fenêtre » comme l’avait dit le PDG de l’époque, Didier Lombard. Il s’agissait de faire passer leurs conditions de travail de difficiles à invivables. Ceux qui restaient malgré tout étaient coupés de leur ancienne équipe de travail, avec des mutations forcées d’une ville à l’autre. Nombre de techniciens attachés à leur travail devaient se muer en commerciaux ou en opérateurs de centres d’appel. La hiérarchie intermédiaire était prise entre le marteau et l’enclume, et s’il était beaucoup question de stress et de souffrance au travail ayant conduit plusieurs dizaines de salariés jusqu’au suicide, ce n’était pas un problème individuel mais la conséquence de la lutte implacable d’un patron contre tous, dans laquelle chacun se sentait isolé.

Le jugement de décembre 2019 a reconnu une stratégie patronale « visant à déstabiliser les salariés, à créer un climat anxiogène et ayant eu pour objet et pour effet une dégradation des conditions de travail », avec à la clé une amende pour Orange de… 75 000 euros, le maximum prévu par la loi. Une indemnité de dédommagement a été accordée sur la base d’un préjudice de 10 000 à 45 000 euros, mais seulement à une centaine de salariés qui s’étaient joints à la plainte des syndicats contre Orange.

Le journal Les Échos s’est inquiété du fait que, si les 120 000 salariés de l’époque s’engouffraient dans la brèche en réclamant eux aussi une indemnisation, cela coûterait quelque deux milliards d’euros à leur employeur. Mais Orange avait anticipé une telle éventualité en annonçant, au dernier jour de son procès, une commission interne d’indemnisation censée épargner une longue procédure juridique, mais qui était complètement à sa botte, composée de trois membres nommés par la direction. Même le service interne de santé au travail en est exclu.

« Le dossier à remplir fait reposer sur la personne qui sollicite la charge de rapporter les faits générateurs du préjudice. C’est comme s’il n’y avait pas eu de procès ! », commente une association d’aide aux victimes. Les syndicats ont cependant accepté de se faire les relais de cette commission auprès des salariés, pour les aider à présenter des dossiers individuels. Comme il était prévisible, la direction freine des quatre fers. Un bilan donné par SUD fait état de 1 748 dossiers déposés en mai dernier, dont une moitié ont été examinés. Eh bien, le quart de ces dossiers ont été rejetés, au point que ce syndicat envisage un nouveau procès.

On peut espérer que davantage de travailleurs obtiennent finalement une indemnisation. Orange, qui a pris le relais de France Télécom comme patron de combat, doit payer.

Correspondant LO