Iran : révolte contre les voleurs d’eau

28 Juillet 2021

Une vague de manifestations contre la pénurie d’eau a démarré le 16 juillet dans le Khuzestan et s’étend à d’autres régions de l’Iran. Pour tenter de limiter la contagion, le régime a coupé l’accès au réseau Internet et réprimé brutalement : plusieurs manifestants ont été abattus par balle et des centaines ont été arrêtés.

Fleuves et lacs complètement à sec, robinets alimentés quelques heures par semaine, absence des camions-citernes censés suppléer aux pénuries : ce sont les raisons immédiates de la révolte. Le Khuzestan est une région riche en pétrole du sud-ouest de l’Iran, près de la frontière irakienne, dont la population est majoritairement arabe plutôt que perse, mais la pénurie d’eau touche quasiment tout le pays. Des manifestations ont eu lieu notamment à Ispahan, à Tabriz, dans l’Azerbaïdjan iranien et dans d’autres villes, aux cris de « Bakhtiaris, Arabes, unité » ou « Azéris, Arabes, unité ».

Le réchauffement climatique, invoqué par le gouvernement, n’explique pas la sécheresse et la désertification. Celles-ci résultent de la « mafia de l’eau » : des notables et de riches familles disposant de relations dans les rouages de l’appareil d’État qui détournent à grande échelle depuis des années l’eau destinée aux habitants.

Nombre de canalisations et de stations d’épuration, construites sous le chah, à une époque où la population iranienne était trois fois moins nombreuse, sont aujourd’hui totalement usées. Depuis la révolution de 1 979 et l’installation de la République islamiste, des barrages ont été construits. Ils sont contrôlés par des gros bonnets, qui détournent l’eau pour irriguer les terres de propriétaires amis, pratiquer une agriculture intensive pour l’exportation, ou alimenter des complexes industriels ou des villes plus lointaines. Des puits ont été forés, qui assèchent les nappes phréatiques. À Ispahan, l’eau courante a été rendue imbuvable, ce qui oblige les habitants à acheter de l’eau minérale. Les manifestants dénoncent les « voleurs d’eau » et leurs parrains : « Nous sommes assoiffés ! », « Nous voulons la chute du régime ! », « À mort Khamenei ! ».

Les manifestants contestent le pouvoir car, à la sécheresse, s’ajoutent une inflation à plus de 50 % et de multiples pénuries suite à l’embargo américain, sans compter les retards dans le paiement des salaires, dans les entreprises publiques ou privées. Dans la même région du Khuzestan, les travailleurs précaires du ­pétrole sont en grève depuis la mi-juin, pour obtenir l’alignement de leurs salaires et de leurs droits sur ceux des titulaires.

Ces luttes concomitantes touchent des ouvriers qui ont des traditions de lutte et les classes populaires rurales sur lesquelles le ­régime des ayatollahs s’appuie depuis quarante ans. Leur convergence possible représente une menace pour le régime.

Des cliques écartées du pouvoir, comme celle d’Ahmadinejad, qui a réprimé les révoltes de 2009, cherchent à utiliser les manifestations, en prétendant parler au nom des masses pauvres. Mais, pour changer leur sort, les travailleurs devront se méfier de tous les dirigeants politiques liés au régime des ayatollahs, ou même à l’opposition démocratique ou monarchiste pro-occidentale en exil. Ils ne peuvent vraiment compter que sur eux-mêmes.

Xavier LACHAU