Nathalie Arthaud : “Une société qui ne fonctionne bien que pour les plus riches”

16 Juin 2021

Nous n’avons pas pu organiser notre fête comme nous avons l’habitude de le faire chaque année, sur trois jours, avec nos camarades qui viennent de toutes les régions de France, des pays voisins et même de Côte d’Ivoire, d’Haïti, ou encore des États-Unis.

Mais ce rassemblement est quand même pour nous déjà un jour de fête et une petite victoire collective. Parce qu’il nous a fallu faire des pieds et des mains pour pouvoir l’organiser. Vous imaginez bien que le rassemblement de Lutte ouvrière n’était pas la priorité des autorités ! Leur priorité, c’était la réouverture des grands centres commerciaux, du parc Astérix, Roland-Garros ou encore le festival de Cannes.

Et c’est significatif de ce qui se passe depuis plus d’un an, parce que, dans cette crise sanitaire, le gouvernement a toujours fait le maximum pour répondre aux besoins des patrons, surtout des plus grands. Pour ce qui est des besoins des travailleurs et des classes populaires, ça pouvait attendre.

C’est ainsi que l’on a travaillé, bien souvent sans pouvoir rencontrer et discuter avec ses camarades de travail, parce que là, il fallait de la « distanciation sociale », comme ils disent.

Eh bien, notre but c’est qu’il n’y ait plus de « distanciation sociale » entre travailleurs, c’est que les femmes et les hommes qui n’ont rien d’autre que leur force de travail pour vivre réalisent qu’ils constituent une seule et même classe, un même camp, qu’ils soient en activité, au chômage, à la retraite, en invalidité, qu’ils soient français ou pas, et quelles que soient leur couleur de peau et leurs croyances.

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La lutte de classe ne s'arrête jamais

Pendant la pandémie, la lutte de classe a continué. Il faut se rappeler comment, au premier confinement, tous les salariés de la santé mais aussi les ouvriers de l’agroalimentaire, les caissières, les éboueurs… ont été envoyés au front sans moyen de se protéger, alors qu’il n’y avait pas de masques, pas de tests.

Et combien de patrons ont joué la peau de leurs salariés à la roulette russe en voulant coûte que coûte produire leurs profits !

Aujourd’hui, la lutte de classe a repris son cours normal pourrait-on dire : les salariés, qui ont tenu la société debout pendant la crise sanitaire, continuent d’être méprisés, surexploités, sous-payés ! Les sanctions et les licenciements tombent pour un oui et pour un non. Je pense par exemple aux trois ouvriers de Renault Trucks à Saint-Priest qui ont été licenciés pour avoir secoué un distributeur de boissons dans l’usine !

Et le retour à la normale c’est que, après une épidémie qui a fait plus de 110 000 morts et qui a saturé les hôpitaux, les fermetures de lits se poursuivent. La normalité, c’est que les aides-soignantes, les infirmières, les auxiliaires de vie sont toujours payées au lance-pierres.

La normalité, c’est que les uns sont surexploités et lessivés par des cadences infernales, pendant que d’autres crèvent au chômage. C’est que l’on peut trimer du matin au soir sans réussir à joindre les deux bouts, quand une minorité capitaliste encaisse le jackpot à chaque heure qui passe.

Le chômage a explosé ? Eh bien la normalité, c’est que tous les grands groupes riches à milliards continuent de supprimer des emplois. C’est que, au lieu d’embaucher, l’État et les collectivités locales imposent à leurs salariés de travailler plus, en leur volant des jours de congés. C’est que le gouvernement a même décidé de baisser considérablement les allocations chômage !

La normalité, c’est encore que les femmes qui veulent fuir un conjoint violent n’ont pas de logement où se réfugier, mais sont invitées à téléphoner à une plateforme d’écoute. C’est que les expulsions locatives reprennent, pendant que les plus riches se ruent sur les manoirs et châteaux et reprennent possession des palaces et des suites à 5 000 euros la nuit.

La normalité, c’est que des groupes de jeunes Érythréens, Afghans, Éthiopiens, Tunisiens errent à la recherche d’un petit coin de terre et sont arrêtés, traqués, pendant que quelques millionnaires se programment une petite sortie dans l’espace à bord des fusées affrétées par Jeff Bezos et Elon Musk.

C’est une normalité de plus en plus inhumaine, barbare. Tous les autres candidats dans cette élection postulent pour gérer cette normalité-là, avec des promesses dérisoires. Eh bien nous ne voulons pas être les gestionnaires de cette société qui ne fonctionne bien que pour les plus riches ! Cette société-là, il faut la changer. Et le seul programme qui vaille pour les travailleurs, c’est la conscience qu’ils doivent s’organiser pour défendre leurs conditions d’existence !

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Exproprier la bourgeoisie

Le gouvernement parle de reprise économique et de plan de relance. Mais, même s’il y a une reprise des profits et des dividendes, cela ne signifiera pas que l’économie va se développer pour nous, pour répondre enfin à nos besoins et pour que les générations futures vivent mieux !

La crise est devenue le mode de fonctionnement normal du capitalisme. Le capitalisme a plus de deux siècles.

C’est un système qui est arrivé en bout de course, avec des marchés saturés et une concurrence exacerbée. Cela pousse la bourgeoisie à récupérer le maximum de profits sur le dos des travailleurs au travers de l’exploitation.

Dans toutes les entreprises, le grand patronat aggrave les cadences, allonge le temps de travail et impose plus de flexibilité. En plus de nous faire trimer toujours plus et encore, les capitalistes pillent les caisses de l’État.

Et tout cela pour quoi ? Pour accumuler des capitaux qu’ils joueront au grand casino de la spéculation. Il y a quelques semaines, 1 000 milliards de dollars sont ainsi partis en fumée avec l’effondrement de la valeur du bitcoin. Cela n’a pas débouché sur un krach généralisé, mais c’est ce qui nous guette.

Du matin au soir, les gouvernants nous expliquent qu’il faut des riches, car ils font progresser la société grâce à leur esprit d’entreprise.

En réalité, pour que ces Messieurs les capitalistes daignent investir une partie de leurs capitaux dans des investissements productifs, il faut que le gouvernement les supplie et surtout qu’il leur apporte tout sur un plateau : les terrains, les locaux, les financements, la formation des salariés, quand ce n’est pas le salaire lui-même. Il faut que l’État leur garantisse leur compétitivité et leur taux de profit.

C’est ce qu’il s’est passé avec les trusts pharmaceutiques. Ils ont d’abord largement profité des travaux développés dans des laboratoires publics depuis une vingtaine d’années. Puis, comme ils n’avaient pas les centres de production nécessaires, ce sont les États qui ont payé l’essentiel des investissements et des machines.

Et au final, par le jeu des lois sur la propriété privée, les vaccins sont devenus propriété de Pfizer, Moderna, AstraZeneca… Leurs actionnaires se sont arrogé le droit de fixer le prix auquel les vaccins seraient vendus, à qui ils allaient les vendre – au plus offrant, bien sûr – et à quel rythme ils les produiraient.

C’est-à-dire qu’ils se sont octroyé un droit de vie ou de mort sur la population pour engranger leurs profits.

Le capitalisme est un système qui est devenu complètement fou, décadent, avec à sa tête une classe de plus en plus parasitaire.

Il faut demander des comptes à la bourgeoisie, lui enlever les rênes de la société en l’expropriant. Cela a été l’objectif des premières générations de militants qui se sont réclamés du socialisme puis du communisme.

Il doit rester celui de tous ceux qui visent à l’émancipation des exploités.

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Il faut un parti des travailleurs

La bourgeoisie a une ribambelle de partis. Il y a les partis de droite et d’extrême droite, qui assument leur adhésion totale à l’ordre social capitaliste et leur dévouement à la grande bourgeoisie.

Et puis, il y a les partis de gauche, que l’on a vus maintes fois au pouvoir piétiner leurs propres engagements et les promesses faites aux travailleurs pour servir les intérêts patronaux.

Ces partis de gauche puisent aujourd’hui leur inspiration chez Biden, le candidat de Wall Street et le président de la première puissance impérialiste du monde. Cela montre qu’ils sont tombés bien bas et qu’ils n’ont plus grand-chose à voir avec le mouvement ouvrier.

Tous ceux qui veulent changer la société doivent tirer leur inspiration et leur force auprès du monde du travail. En partant des sentiments, des besoins, des intérêts et des luttes des travailleurs, des petites comme des grandes. Ils doivent tirer leur inspiration du présent et du passé du mouvement ouvrier, où il a existé des partis ouvriers révolutionnaires, en France et dans bien d’autres pays.

Pour ne pas toujours retomber dans les mêmes erreurs et les mêmes pièges, ils doivent chercher leur boussole dans le capital politique que nous ont légué des dirigeants tels que Marx, Engels, Rosa Luxemburg mais aussi Lénine et Trotsky.

L’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire nous enseigne que notre force, c’est la force collective du monde du travail. Elle nous enseigne que ce sont les exploités, les opprimés, qui ont fait progresser la société, par en-bas, contre les dirigeants de l’ordre établi.

Elle nous enseigne que les politiciens à la recherche de compromis et de solutions acceptables par la bourgeoisie ne peuvent que trahir les intérêts des exploités.

Oui, ceux qui n’imaginent pas d’autre société que celle régie par la loi du profit, du marché et de la concurrence condamnent les travailleurs à leur sort d’exploités.

Alors, il faut un parti pour le camp des travailleurs. Ce parti doit être communiste révolutionnaire.

L’état d’esprit des travailleurs est loin de la conscience nécessaire pour renverser la société capitaliste. Mais la crise va déclencher des explosions de colère qui nous surprendront et qui accéléreront la politisation des nôtres, car c’est dans les luttes massives et déterminées que les travailleurs peuvent réaliser ce dont ils sont capables collectivement.

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Le parti révolutionnaire restera minoritaire et à contre-courant tant qu’il n’y aura pas de remontée de luttes puissantes, mais il permettra aux femmes et aux hommes, à la jeunesse révoltée par le capitalisme, de se préparer et de propager dès aujourd’hui la conscience de classe si nécessaire au monde du travail.

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