Routiers : exploitation sans frontière

26 Mai 2021

Dimanche 16 mai, un routier roumain, stationné avec son camion sur une aire d’autoroute entre Abbeville et Rouen, a été assassiné par des crapules qui tentaient de vidanger son réservoir et de voler sa marchandise.

Ce fait divers, passé pour l’instant quasiment inaperçu en France, a créé l’émotion en Roumanie et a obligé des responsables politiques à dénoncer les conditions de travail des chauffeurs routiers émigrés.

La vie de cet homme de 39 ans est déjà parlante. Il a travaillé trois ans au Danemark et y a rencontré sa compagne. Avec elle, ils se sont installés en Espagne pour travailler ensemble comme coéquipiers dans une société de transport opérant dans toute l’Europe. Lorsqu’il a été tué, il revenait d’un déplacement en Angleterre.

20 % des Roumains partent travailler à l’étranger. Dans le transport, leurs conditions de travail, comme celles de tous les travailleurs immigrés d’Europe de l’Est, sont très dures. Ils travaillent jusqu’à quinze heures par jour, cinq à six jours par semaine, et ne rentrent en Roumanie voir leur famille que quatre ou cinq fois par an. S’ils peuvent arriver à gagner 2 500 euros par mois, c’est presque dix fois plus que ce qu’ils gagneraient dans leur pays.

Ils sont embauchés, parfois à la journée pendant des années, par des entreprises sous-traitantes des grands transporteurs routiers internationaux ou des grands groupes de la distribution ou du hard-discount. Il y a un mois, de hauts cadres de la société Gefco, un des leaders européens de la logistique, ont été inculpés pour « travail dissimulé en bande organisée » et « prêt illégal de main-d’œuvre internationale », pour avoir fait travailler illégalement, via des sociétés sous-traitantes, des chauffeurs polonais, slovaques ou bulgares.

Ce sont aussi les conditions de travail indignes, et le fait est que ces chauffeurs se sentent à la merci des voyous, qui sont dénoncés en Roumanie comme en France.

À propos de l’affaire Gefco, un syndicaliste français du transport routier témoignait des conditions de vie des routiers : « Chacun peut le voir aujourd’hui dans toutes les villes : les conducteurs qui dorment tout le week-end dans leurs camions, des parkings improvisés, des conditions de vie indécentes. Nous fermons les yeux chaque jour devant ce que l’on peut appeler de l’esclavage. »

Une des entreprises sous-traitantes de Gefco avait une base logistique près de Vesoul pour une quarantaine de chauffeurs, presque un bidonville fait de bungalows vétustes, rongés de moisissures et sans hygiène. Ce sont ces chauffeurs qui livraient le site PSA de Vesoul.

Ces travailleurs roumains, polonais, slovaques ou autres font partie de la classe ouvrière, d’ici ou d’ailleurs.

Comme disait un secrétaire de la CGT en 1905, à une époque où ses dirigeants vomissaient le nationalisme parce qu’il divise les travailleurs : « Le prolétaire (…) est le plus souvent contraint de s’éloigner, allant à la recherche d’un travail qui le fera vivre. Il s’éloigne parce que la besogne vient à manquer ou parce que, désireux d’améliorer son sort, il a osé réclamer un meilleur salaire. (…) Il doit fuir le milieu qui l’a vu naître, courir les villes, quémandant de l’ouvrage. Il s’arrête là où un atelier ou un chantier lui est ouvert. Il s’installe, il travaille, il vit, il se fait un foyer, il élève sa famille. Le lieu où l’ouvrier travaille, là est sa patrie ! » Une description de la vie de bien des prolétaires d’aujourd’hui.

Pierre ROYAN