Italie, printemps 1921 : l’offensive fasciste contre le prolétariat

05 Mai 2021

Au printemps 1921, la violence fasciste se déchaîna contre les organisations paysannes et ouvrières, d’abord dans les campagnes, puis dans les villes du centre et du nord de l’Italie. Au cours des six premiers mois de l’année, les locaux de 83 ligues paysannes et de 59 maisons du peuple furent attaqués. Les fascistes détruisirent 119 Bourses du travail, 151 cercles socialistes, 17 journaux et imprimeries.

« Le fascisme représente le châtiment infligé au prolétariat italien » pour s’être arrêté devant la prise du pouvoir, analysait la militante révolutionnaire allemande Clara Zetkin. Le mouvement d’occupation des usines de septembre 1920, qui avait couronné les « deux années rouges » d’agitation, de grèves et d’émeutes, s’était effectivement terminé sur une défaite sans combat, la direction du Parti socialiste et celle de la CGL, le syndicat qui lui était lié, capitulant devant la bourgeoisie et refusant de mener la lutte jusqu’à son renversement. Celle-ci reprit l’offensive dans les usines, en licenciant des milliers d’ouvriers, tandis que la violence fasciste s’organisait pour s’attaquer physiquement aux organisations ouvrières.

Dans les campagnes de la plaine du Pô, les fascistes furent accueillis comme des sauveurs par les propriétaires terriens. Ces derniers étaient confrontés à des ouvriers agricoles, des journaliers et des métayers organisés dans des ligues paysannes. Ces dernières avaient imposé le contrôle des embauches et des salaires, en particulier pour les journaliers qui ne travaillaient qu’une moitié de l’année. Sur les 280 communes d’une province, 223 étaient socialistes et une multitude de coopératives prenaient la place de la petite bourgeoisie commerçante.

Une partie du mouvement ouvrier pensait instaurer ainsi une sorte de socialisation des terres et de socialisme local, sans avoir à renverser l’État et la bourgeoisie. Les propriétaires terriens et leurs troupes de choc fascistes se chargèrent de leur rappeler qu’il n’était pas question de tolérer une quelconque position de force des travailleurs. L’écrivain Emilio Lussu rapporte ainsi sa conversation avec le fils de l’un de ces propriétaires, devenu fasciste :

« Nous avons incendié, me disait-il, 80 sièges de coopératives. Nous avons détruit tous les sièges du Parti socialiste. Tous les samedis soir, il y a une grande expédition punitive. C’est nous qui sommes les maîtres. – Et les autorités vous laissent faire ? – Les autorités ? Mais les autorités, c’est nous ! […]. Les autorités sont avec nous. Elles en avaient assez des insolences et des drapeaux rouges. Elles ne commandaient plus. »

Les expéditions punitives devinrent le mode opératoire fasciste, avec la complicité passive ou active des forces de police et de l’armée. Ce fut le cas par exemple lorsque les fascistes lancèrent l’offensive en Istrie, une région du nord-est en partie slave revendiquée par l’Italie au sortir de la Première Guerre mondiale. Ils trouvèrent en face d’eux les mineurs, en grève et armés. L’armée occupa alors la zone et ouvrit la voie aux escouades fascistes. Quant à la justice, elle fonctionnait à sens unique, en acquittant les fascistes accusés de meurtre, tandis qu’elle condamnait tout militant ouvrier ayant riposté.

Chaque semaine, plusieurs centaines de fascistes concentraient leurs forces sur un village, pour y liquider toute organisation paysanne et ouvrière. Dans la province de Mantoue, l’association des propriétaires terriens décréta le 20 avril que seuls les ouvriers agricoles inscrits auprès des fascistes auraient du travail. Le vent avait tourné : les propriétaires reprenaient le contrôle et dictaient à nouveau leur loi.

Les bandes fascistes s’attaquèrent ensuite aux villes plus grandes. Dans les quartiers ouvriers de Bologne, de Parme, de Florence, de Sienne ou de Mantoue, elles utilisèrent la même tactique que dans les villages. Les troupes embarquaient le samedi matin dans les camions financés par la Chambre des industriels locale. Les fascistes passaient la journée à parader dans les rues du centre-ville, bastonnant tous ceux qui osaient porter un foulard rouge et forçant les passants à faire le salut romain. Ils passaient à tabac, voire assassinaient les militants ouvriers. La journée se concluait par l’incendie de la Bourse du travail et du cercle socialiste.

Fort de ses premières victoires, apparaissant comme un rouleau compresseur et comme le mouvement qui n’hésitait pas à défier le gouvernement et qui se revendiquait d’une révolution nationale, le mouvement fasciste recrutait. Il passa de 17 000 adhérents en 1919 à plus de 310 000 à la fin de l’année 1921. Il avait d’abord attiré des milliers d’officiers et de sous-officiers qui, après la guerre, se sentaient déclassés dans la vie civile, puis des petits bourgeois des campagnes et des villes, victimes de la crise. Le fascisme commença ensuite à recruter une fraction des prolétaires, notamment parmi les chômeurs les plus marginalisés, qui recevaient quelques sous en s’enrôlant dans ses escouades.

Le prolétariat restait cependant dans sa grande majorité hostile au fascisme. En 1921, le mouvement ouvrier était affaibli, mais bien vivant. La CGL regroupait 2 320 000 syndiqués, le Parti socialiste 4 367 sections et 217 000 adhérents. Quant au jeune Parti communiste, qui s’était séparé des socialistes quatre mois plus tôt, au cours du congrès de Livourne de janvier 1921, il était plus faible, mais comptait 50 000 adhérents, dont de nombreux jeunes.

À l’offensive militaire des fascistes, le mouvement ouvrier devait opposer ses moyens de défense, créer ses milices ouvrières dans les usines, les quartiers, les villes et les villages. La question se posait de coordonner les forces pour résister aux escouades très mobiles des fascistes, qui se concentraient pour attaquer une même cible.

Mais il ne fut jamais question pour les dirigeants socialistes d’organiser une telle riposte, qui aurait signifié sortir de la légalité bourgeoise. Le député socialiste Matteotti, qui allait être assassiné par les fascistes en 1924, s’adressait ainsi aux ouvriers de sa circonscription en mars 1921 : « Restez dans vos maisons ; ne répondez pas aux provocations. Même le silence, même la lâcheté sont parfois héroïques. » Pour ces dirigeants, les ouvriers devaient faire confiance à l’appareil d’État de la bourgeoisie pour « arrêter les fauteurs de trouble fascistes ». Alors que les fascistes s’apprêtaient à écraser le prolétariat, leur conseil était de se laisser conduire pacifiquement à l’abattoir.

Quant au Parti communiste, il dut affronter la réaction fasciste et les problèmes politiques nouveaux qu’elle posait en y étant peu préparé politiquement. Sa direction était jeune en âge et en expérience, imprégnée d’une conception abstraite de la politique révolutionnaire. Le parti restait encore peu implanté dans la classe ouvrière, dont la majorité restait sous l’influence des socialistes. Il s’avéra hors d’état de dépasser son sectarisme pour organiser la réaction au danger fasciste et à sa spécificité de mouvement de masse.

L’offensive militaire fasciste du printemps 1921 acheva une première phase de « retour à l’ordre » pour la bourgeoisie. Les masses ouvrières des villes et des campagnes, qui « avaient trop pris leurs aises », selon les mots du fasciste cité par Emilio Lussu, avaient reçu des coups sévères. Mais, si la force considérable du mouvement ouvrier se désagrégea finalement, c’est avant tout à cause de l’absence d’une direction ayant la volonté et la compétence pour organiser ses forces et s’engager dans la politique révolutionnaire qui pouvait être l’alternative à la barbarie fasciste.

Nadia CANTALE