États-Unis : Biden, des discours à la réalité

05 Mai 2021

À la Maison Blanche depuis cent jours, Joe Biden veut donner un coup de fouet à l’économie américaine au moyen de plans de relance ambitieux… sur le papier du moins.

Le financement de ces milliers de milliards de dollars de dépenses étatiques devrait, selon Biden, reposer sur des hausses d’impôt pour les riches et il n’en faut pas plus aux commentateurs pour gloser sur un président qui emmènerait les États-Unis à gauche toute.

Ses discours ne sont en grande partie que des déclarations d’intention, pour l’instant du moins. Elles sont cependant un aveu quant aux failles du capitalisme américain et mondial. Les infrastructures ont connu un sous-investissement criant depuis des décennies : les routes, les ponts, le système scolaire public, le système de santé et bien d’autres choses nécessaires à la population encore auraient bien besoin des milliers de milliards dont ils ont été privés et qui s’accumulent sur les comptes de Jeff Bezos, d’Elon Musk et autres milliardaires.

Il est possible que l’État fédéral américain finisse par investir des sommes importantes pour tenter de combler ce retard, ce qui au passage pourrait créer des emplois. Que l’État, comme il l’a fait aussi en France après la Deuxième Guerre mondiale, soit obligé de se substituer aux capitalistes pour investir dans les infrastructures ne serait pas pour autant du socialisme ou du communisme. Ce type d’étatisme est là pour éviter aux capitalistes d’avoir à engager des investissements lourds, et leur permettre de consacrer leurs capitaux à des placements rentables à court terme.

Mais entre les intentions affirmées de Biden et ce qu’il pourra réaliser, il y aura un écart, un fossé même. Car ce n’est pas le président américain qui peut décider du budget de l’État fédéral, mais le Congrès. Or les sénateurs républicains y sont à égalité avec les démocrates, et peuvent entraver bien des décisions en estimant que cet argent serait mieux utilisé ailleurs, par exemple en allant directement enrichir les milieux d’affaires qui leur sont proches.

En annonçant des dépenses publiques importantes, Biden a commencé un processus de négociation avec les républicains, avec lesquels sont d’accord certains élus démocrates, qui veulent réduire ses plans initiaux. Il a déjà fait des concessions abandonnant sa promesse électorale d’augmenter le salaire minimum fédéral à 15 dollars de l’heure. Il en abandonnera certainement d’autres en échange du vote de quelques républicains. Cela entraîne en réaction la critique de ce que l’on appelle l’aile gauche des démocrates.

Le centriste Biden louvoie aussi sur le financement de ces dépenses. Les républicains ne veulent pas du retour de 37 % à 39,6 % de la tranche marginale de l’impôt fédéral sur le revenu, c’est-à-dire à la situation d’avant la baisse d’impôt pour les plus riches, décidée sous Trump en 2017. C’est une bataille symbolique, car les bourgeois américains ont bien des moyens légaux de payer en réalité très peu d’impôts.

Quant à la proposition de doubler les impôts sur les revenus du capital, en faisant passer leur pourcentage de 20 à 39,6 % pour ceux qui gagnent plus d’un million de dollars par an, elle a encore moins de chance d’être adoptée par le Congrès. Janet Yellen, la secrétaire au Trésor de Biden, avait aussi parlé, il y a quelques semaines, d’œuvrer à un accord international pour taxer les multinationales. Il n’est évidemment pas près de voir le jour.

En attendant, lors de la dernière année fiscale, 55 des plus grandes entreprises ayant déclaré des bénéfices au fisc américain n’ont payé aucun impôt sur ceux-ci. Cela a même été le cas sur les trois dernières années pour 26 d’entre elles, dont les profits cumulés se sont montés à 77 milliards de dollars. Plusieurs ont même touché un chèque du fisc pour un total de 3,5 milliards. Tout cela est le résultat des exemptions fiscales décidées par le Congrès au fil des ans.

On verra ce qu’il en sera des intentions de Biden. Le plus probable est que l’État fédéral continuera de s’endetter à grande vitesse, comme il le fait d’ailleurs en permanence. Quant aux besoins primordiaux des classes populaires, avant tout d’un emploi et d’un salaire pour chacun, ils sont totalement étrangers aux préoccupations des démocrates comme des républicains, sauf période de démagogie électorale.

Lucien DÉTROIT