Armée : dressée pour mater les peuples

05 Mai 2021

Jeudi 29 avril, le quotidien Aujourd’hui en France a publié une interview du général Lecointre, le chef d’état-major des armées. Il donnait la réponse officielle de l’armée française à la tribune-pétition d’une poignée de généraux en retraite qui agitent le spectre d’une intervention de l’armée pour « redresser la France ».

« L’armée est républicaine, elle n’est pas politisée, combat tous les jours pour son pays », a déclaré le chef des armées, annonçant des sanctions. Les dirigeants de gauche, qui réclamaient que l’armée rappelle sa fidélité à la république, pourront sans doute aussi dormir sur leurs deux oreilles. Toute l’opération relève de la supercherie car le très républicain général Lecointre et les généraux d’extrême droite pétitionnaires partagent, au minimum, un point commun : ils distillent le même mensonge d’une armée qui serait du côté du peuple.

Quant aux sanctions, si elles sont appliquées, elles seront dérisoires, les retraités pourraient perdre leur carte d’identité militaire sans perdre leur pension ni leur grade. Les autres risquent des avertissements, voire des jours de prison.

L’armée française est formée, dressée, pour intervenir contre la population, en particulier le corps des officiers, et la prétendue tradition républicaine n’y change rien. Bien sûr, cela est moins manifeste aujourd’hui que lorsque la troupe écrasait la Commune de Paris au 19e siècle, tirait sur les grévistes sous la IIIe République, ou même quand après la Deuxième Guerre mondiale, la IVe République à peine instaurée, l’armée était envoyée contre les mineurs en grève dans le Nord. Les gendarmes mobiles, corps de répression fondé au début des années 1920, sont des militaires et ils ne sont pas moins féroces face aux travailleurs en lutte, ou contre les gilets jaunes, que ne le sont les CRS de la police nationale.

En fait, la véritable nature de l’armée se vérifie depuis maintenant des décennies lors des « opérations extérieures », comme cela a été le cas en particulier en Afrique. Aujourd’hui, la propagande abreuve l’opinion de « guerre contre le terrorisme » et invente le mythe d’une armée au rôle quasi humanitaire. Mais il n’y a qu’à rappeler ce que l’armée française fait quotidiennement au Mali, en Centrafrique, etc. pour qu’elle apparaisse comme une « bande d’hommes en armes » dressée contre les peuples, ou prête à appuyer d’autres bandes armées ne reculant devant aucun massacre. Le général Lecointre était capitaine au Rwanda en 1994, lors de l’opération Turquoise. À la seule évocation des responsabilités de la France et son armée dans le génocide, il en perd sa neutralité : « C’est une injure faite à nos soldats ! » Pour lui, qui se présente en protecteur des libertés démocratiques en France, la République et l’armée française peuvent assumer sans état d’âme des massacres en Afrique.

Le général Lecointre fera peut-être semblant de punir les officiers qui se sont exprimés dans une tribune d’extrême droite mais, si la défense de l’ordre bourgeois l’exigeait, il n’hésiterait pas plus que ses généraux pétitionnaires à faire donner la troupe.

Boris SAVIN