Birmanie : Total complicité

07 Avril 2021

Depuis le coup d’état militaire du 1er février en Birmanie et la répression sanglante qui l’a suivi, Total, qui y exploite depuis trente ans un gisement de gaz naturel, est resté silencieux, comme bon nombre de firmes. Enfin le 3 avril, dans une tribune, son PDG, Patrick Pouyanné, a expliqué pourquoi il ne se retirerait pas de la Birmanie.

Total est un important contributeur au budget de l’État birman depuis trente ans. Sa filiale exploitant le gaz, enregistrée dans le paradis fiscal des Bermudes, a d’ailleurs reçu du gouvernement birman en août dernier le prix du plus gros contribuable dans la catégorie entreprises étrangères pour l’année fiscale 2019-2020.

Pouyanné commence par affirmer que, depuis le coup d’État, Total n’a payé aucun impôt ni taxe à la junte. Mais, c’est bien malgré lui, tout simplement parce que le système bancaire ne fonctionne plus, en particulier en raison de la grève qui affecte le secteur. Mais pour l’avenir, « ne pas payer ses impôts et taxes est un crime en Birmanie (…) nous exposerions les responsables de notre filiale au risque d’être arrêtés et emprisonnés. » Il est donc plus éthique pour un capitaliste de financer une armée qui a déjà assassiné 560 manifestants et emprisonné des milliers d’opposants.

Second argument : « Pouvons-nous arrêter cette production, alors que ce gaz alimente en électricité une population nombreuse à Rangoun, et ajouter ainsi au drame quotidien de ces habitants ? » Il faut le cynisme des dirigeants de Total pour cacher qu’une grande partie du gaz, comme d’ailleurs les immenses ressources naturelles du pays, ne profite absolument pas à la population locale. Ce gaz est largement exporté et, quant à l’électricité, seule la moitié de la population y a accès et 38 % est reliée au réseau national. Beaucoup de Birmans s’alimentent avec un kit d’éclairage solaire pour recharger leur téléphone portable. À Yangon, la capitale économique, l’ancienne Rangoun, seuls les quartiers résidentiels sont épargnés par les coupures incessantes. Les prix de l’électricité ont flambé ces dernières années.

Dernier argument de Pouyanné : « Enfin et surtout, quand bien même nous déciderions d’arrêter la production pour protester contre la situation en Birmanie, nous pourrions mettre nos collaborateurs dans une situation dramatique, celle du travail forcé. »

En matière de travail forcé, la firme Total sait de quoi elle parle. C’est en 1992 qu’un contrat d’exploration était signé entre elle, Unocal (filiale de Chevron) et la Myanmar State Oil and Gas Enterprise (MOGE), société commerciale liée à l’armée birmane pour l’exploitation des gisements de gaz de Yadana. Le régime birman venait de massacrer 3 000 manifestants pro-démocratie en 1988 et refusait, déjà à l’époque, de reconnaître sa défaite aux élections de 1990.

À partir de la signature de ces contrats, les conditions de vie des populations, souvent des paysans et des pêcheurs qui vivaient dans la région du gazoduc, ont été bouleversées. De nombreux villages, en particulier de l’ethnie Karen, ont été déplacés. Toute la zone a été militarisée pour sécuriser l’implantation de Total.

Selon un rapport de 2005 de la fédération internationale des Ligues des droits de l’homme (FIDH), « durant la construction du gazoduc en 1995/1996, le recours au travail forcé était particulièrement répandu, les militaires utilisant des milliers de civils, y compris des enfants, des vieillards et des infirmes, notamment pour la construction de routes, d’héliports et de camps militaires. (…) Les chefs de village étaient tenus d’envoyer des ‘‘travailleurs forcés’’ par roulement. » Pour sa défense, Total indiquait que, « lorsque des cas de travail forcé ont été portés à sa connaissance, [l’entreprise a] aidé les victimes ou leurs familles par des dons en argent ou en nature et s’[est] assurée que l’argent leur parvienne bien ». Avec la même hypocrisie, Pouyanné propose aujourd’hui « de verser aux associations qui travaillent pour les droits humains en Birmanie l’équivalent des taxes que nous serons amenés à payer effectivement à l’État birman ».

Total et toutes les grandes firmes capitalistes qui exploitent les richesses naturelles et les travailleurs de Birmanie ne sont pas seulement complices de la dictature. Ils en sont les principaux bénéficiaires depuis des décennies.

Christian BERNAC