Sénégal : la population dans la rue

10 Mars 2021

Les jeunes et la population des grandes villes sénégalaises sont descendus dans la rue pendant trois jours, les 3, 4 et 5 mars, pour réclamer la libération de l’opposant Ousmane Sonko. Ils ont affronté les forces de répression qui ont fait au moins cinq morts avant qu’il ne soit finalement libéré lundi 8 mars pour être placé sous contrôle judiciaire.

Ousmane Sonko, très populaire, en particulier dans la jeunesse, s’est fait connaître dès 2016 par son combat contre la corruption. Alors haut fonctionnaire de l’Inspection générale des impôts, il fut radié suite à ses écrits accusant le chef de l’État et son frère de malversations financières. Élu député l’année suivante, il arriva troisième aux élections présidentielles de 2019 avec 15 % des voix. Il dénonce également avec son parti, le Pastef (Patriotes du Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité), le pillage de l’économie sénégalaise par l’impérialisme français. Coutumier des formules choc, il avait ainsi déclaré, lors d’une visite de Macron au Sénégal, que le président Macky Sall « ferait un bon préfet de nos ancêtres les gaulois ». Autant de positions politiques qui ne peuvent que lui valoir une large sympathie dans la population.

Ousmane Sonko est accusé du viol d’une employée d’un salon de beauté. Il se rendait à la convocation du juge d’instruction entouré d’une foule de partisans lorsque la police l’a interpellé à mi-chemin d’un parcours émaillé de nombreux heurts et l’a incarcéré pour troubles à l’ordre public. La colère de la population a alors explosé, dépassant largement les rangs de ses partisans, et les manifestations ont tourné à l’émeute, non seulement dans la capitale Dakar, mais sur toute l’étendue du territoire. Les partisans de Sonko dénoncent dans son inculpation pour viol une manœuvre destinée à l’empêcher de se présenter aux prochaines élections présidentielles en 2024. L’utilisation de la justice pour arriver à ses fins politiques est tout à fait dans les habitudes de Macky Sall, qui pourrait vouloir se présenter à un troisième mandat. Mais, au-delà des manœuvres du président, l’arrestation d’Ousmane Sonko est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase tant la population sénégalaise est exaspérée par la situation.

La misère ne cesse d’augmenter, et le gouvernement de Macky Sall aggrave encore la situation des plus pauvres. Sa police harcèle ceux qui tentent de survivre en faisant du petit commerce dans la rue et confisque leurs marchandises. Le couvre-feu lié au coronavirus représente une restriction supplémentaire empêchant de pratiquer les multiples activités qui permettent de gagner sa vie quand on n’a pas d’emploi régulier. Les prix ne cessent d’augmenter, pour les produits alimentaires mais aussi pour les loyers, les transports, et les revenus des travailleurs ne suivent pas. De plus en plus de jeunes risquent alors leur vie pour fuir la misère en prenant la mer sur des embarcations incapables d’affronter l’Océan.

Les entreprises françaises implantées au Sénégal ont été particulièrement visées pendant ces trois jours. Des magasins Auchan ont été attaqués et pillés. Dans ces attaques s’exprimait la haine de la population contre l’impérialisme français et ses dirigeants, qui n’ont cessé de présenter le Sénégal, et en particulier le régime de Macky Sall, comme un modèle de démocratie. Mais, pour bien des participants à ces actions, il s’agissait simplement de procurer à leur famille de quoi se nourrir. Des stations-service Total ou des péages autoroutiers gérés par Eiffage ont également été pris pour cible.

En obligeant Macky Sall à libérer Ousmane Sonko, et aussi à annoncer qu’il réduisait l’amplitude du couvre-feu, celles et ceux qui sont descendus dans la rue pendant ces trois jours ont montré qu’ils pouvaient faire reculer le pouvoir. À sa sortie de prison, Sonko a demandé la libération des prisonniers politiques et aussi que Macky Sall déclare publiquement renoncer à se présenter à un troisième mandat en 2024. Mais pour assurer leur survie face à la misère qui les frappe, les travailleurs et la jeunesse du Sénégal n’ont aucune raison d’attendre 2024 et ils ont bien d’autres revendications qu’un changement de président. Leur mobilisation de ces derniers jours montre qu’ils peuvent trouver la force de les imposer.

Daniel MESCLA