Algérie : la crise sociale s’approfondit

10 Février 2021

Le mécontentement grandit parmi les classes populaires et les travailleurs d’Algérie, confrontés à une dégradation de leurs conditions d’existence. Malgré la crainte de perdre leur emploi, certains refusent de faire les frais d’une crise qui les enfonce chaque jour davantage dans une pauvreté accrue par l’inflation et la chute brutale du dinar.

La colère se mêle à une certaine désillusion, alimentée par l’impasse politique. En février 2019, le Hirak, le mouvement de contestation populaire contre le cinquième mandat de Bouteflika, malade et impotent, avait nourri l’espoir d’un changement. Bouteflika a démissionné, mais l’ordre social qu’il servait est toujours là. Plus personne ne croit à la promesse de son successeur Abdelmadjid Tebboune, malade à son tour et hospitalisé en Allemagne depuis trois mois, d’œuvrer à la construction d’une « Algérie nouvelle ».

Depuis son élection, le pouvoir s’est saisi de la crise sanitaire pour interdire les manifestations et tenter de museler la contestation. Il a poursuivi les arrestations de militants, pendant que des hauts responsables et des grands patrons étaient peu à peu libérés.

La reprise des affaires pour les grands patrons s’accompagne de la misère pour les travailleurs. Les chiffres officiels comptabilisent près de 500 000 emplois supprimés en un an. Les travailleurs du secteur informel, non déclarés et non comptabilisés dans ces statistiques, représentent pourtant une grande partie des emplois dans le bâtiment, le commerce et les transports. Il n’existe pas d’allocation pour les chômeurs, qui ne survivraient pas sans la solidarité familiale et l’aide apportée par des associations caritatives.

Dans le privé, les grèves se sont multipliées pour les salaires. Les travailleurs doivent se battre pour être payés. C’est le cas de ceux de ERTBH à Tizi Ouzou, qui réclament le versement des arriérés de salaire non versés depuis dix mois ! Les travailleurs des usines de l’État ne sont pas toujours mieux traités. Beaucoup d’entre elles ont été privatisées dans un passé récent. Ces privatisations sont à l’origine de la fortune de grands patrons actuels, qui convoitent les entreprises qui ne l’ont pas encore subie. Une campagne de dénigrement est menée à leur encontre. Elles sont présentées par les patrons et le gouvernement comme un gouffre financier, qui justifierait de s’en débarrasser.

C’est dans ce contexte que, le 1er décembre, les 1 700 travailleurs de ENIEM, l’entreprise publique d’électroménager de Tizi Ouzou, ont réagi à la mise au chômage technique de certains d’entre eux. Cette décision est apparue comme une manœuvre de leur PDG pour comprimer les effectifs avant de privatiser. Et les offres de services de Benhamidi, patron de Condor, premier groupe privé d’électroménager, pour redresser l’entreprise, n’ont pu que les confirmer dans ce sens. Durant deux mois de grève, ils ont multiplié les marches et les actions, exigeant le départ du PDG et l’arrêt du chômage technique. Le 24 janvier, ils ont obtenu une première victoire avec le départ du PDG, mais ont décidé de poursuivre la grève jusqu’à l’arrêt total de ce chômage technique. Le 1er février, grâce à leur détermination, ils ont eu gain de cause et ont imposé également le paiement des jours de grève.

À Béjaïa, les travailleurs de Numilog, licenciés pour avoir créé un syndicat, font preuve eux aussi de détermination. Leur patron, Issad Rebrab, première fortune du pays, continue de leur refuser ce droit et se moque des décisions de justice qui considèrent ces licenciements comme abusifs et lui ordonnent de réintégrer les travailleurs. Ceux-ci ont eux aussi multiplié les marches et les actions et refusent de baisser la tête.

Deux ans après le déclenchement du Hirak, l’idée circule qu’il faudrait un nouveau 22 février. Nul doute que l’aggravation de la crise provoquera tôt ou tard des explosions sociales d’ampleur. L’ensemble des partis politiques prétendant représenter les aspirations qui se sont exprimées lors du Hirak préconisent des solutions préservant les intérêts de la bourgeoisie algérienne et tournant le dos aux intérêts des classes populaires. Les mouvements actuels prouvent que la combativité est toujours présente dans les rangs des travailleurs. Il leur reste à trouver le chemin de la conscience politique et les moyens de s’organiser.

Leïla Wahda