Birmanie : les militaires de retour

03 Février 2021

Le 1er février, l’armée birmane a instauré l’état d’urgence et fait arrêter Aung San Suu Kyi, principale dirigeante du gouvernement, ainsi que le président et de nombreux élus.

L’armée a toujours joué un rôle central dans la vie politique de ce pays de 54 millions d’habitants. Aung San, le père d’Aung San Suu Kyi, qui négocia l’indépendance de cette ancienne colonie britannique, était lui-même général. À partir de 1962, l’armée accapara totalement le pouvoir, sans interruption jusqu’en 2015. Soumis à des pressions internationales et à une opposition que la répression ne parvenait pas à soumettre, les militaires acceptèrent alors de laisser la place à un gouvernement civil dirigé par Aung San Suu Kyi. Ils prirent toutefois la précaution de faire inscrire dans la Constitution le fait que 25 % des sièges du Parlement et les postes de ministres de la Défense, de l’Intérieur et des Frontières seraient désignés par l’armée.

Aung San Suu Kyi, fille d’un héros national, était revenue de son exil et avait créé un parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), pour s’opposer à la junte militaire. Cela lui avait valu d’être arrêtée et assignée à résidence pendant quinze ans, mais aussi une grande popularité. Elle pouvait aussi se prévaloir d’une reconnaissance internationale, consacrée par un prix Nobel de la paix attribué en 1991. En prenant la tête du gouvernement à partir de 2016, elle accepta de partager le pouvoir avec les militaires. Ce qui était présenté comme un compromis nécessaire, au nom d’une prétendue transition démocratique, revenait en fait à leur laisser l’essentiel du pouvoir et à se compromettre à leurs côtés.

Dès l’année suivante, en 2017, l’image d’icône de la démocratie de la dirigeante birmane dans l’opinion publique internationale commença à se ternir, quand elle refusa de critiquer la véritable épuration ethnique menée par l’armée à l’encontre de la minorité musulmane des Rohingya. Elle alla même jusqu’à nier la réalité des massacres et à qualifier de traîtres ceux qui les dénonçaient.

Aung San Suu Kyi espérait certainement qu’une telle attitude lui permettrait d’être acceptée par les militaires. Ceux-ci viennent donc d’en décider autrement. Le coup d’État est intervenu quelques heures à peine avant la réunion du nouveau Parlement, sorti des élections législatives de novembre 2020. Avec plus de 80 % des voix, la LND se retrouvait en position de remettre en cause le statu quo institutionnel. Les généraux n’ont manifestement pas voulu prendre ce risque. Il est possible aussi que le commandant en chef des forces armées, Min Aung Hlaing, ait préféré mener ce coup de force et devenir ainsi le nouvel homme fort du régime avant d’être obligé de prendre sa retraite en juillet prochain.

En fait, si la façade du régime a un temps été repeinte aux couleurs d’un pouvoir civil, l’armée continuait d’exercer la réalité du pouvoir à tous les niveaux de l’appareil d’État. Elle accaparait aussi une partie importante de l’activité économique au travers des nombreuses entreprises sous son contrôle, de son implication dans le commerce de rubis et le trafic de drogue. Les milliards tirés de l’exploitation des hydrocarbures et du gaz par le régime lui ont valu le surnom de « gazodictature ». En défendant leur rôle prédominant à la tête de l’État, les généraux entendent aussi se réserver le droit de continuer à piller et à détourner les richesses du pays au détriment de la population.

L’Union européenne et le département d’État américain ont condamné le coup d’État militaire. Mais les dirigeants des grandes puissances n’ont nullement l’intention d’empêcher des entreprises comme le français Total et l’américain Chevron de continuer de traiter avec les dirigeants birmans pour obtenir des contrats de forage, construire et exploiter des gazoducs… À l’ombre du pouvoir militaire, avec ou sans façade civile, les affaires continuent.

Marc RÉMY