Russie : manifestations contre le régime

27 Janvier 2021

Des manifestations ont eu lieu dans une centaine de grandes villes russes, samedi 23 janvier, pour dénonçer la corruption du régime et exiger la libération de l’opposant Navalny. Poutine vient en effet de l’incarcérer à nouveau alors qu’il revenait d’Allemagne où il était allé se faire soigner après la tentative d’empoisonnement par les services secrets.

La contestation n’a pas été aussi large depuis 20 ans en Russie.

Les autorités avaient pourtant menacé d’interdire les rares médias qui en avaient parlé à l’avance. Elles avaient aussi fait boucler les lieux de rassemblement habituels, dont la place Pouchkine à Moscou, et alignaient parfois presque autant de policiers qu’il y avait de gens venus crier leur rejet de Poutine et de son régime. Mais cela n’a pas empêché que se forment des rassemblements, voire des cortèges dynamiques.

Ceux qui y ont participé savaient ce qu’ils risquaient : le déchaînement des brigades antiémeutes, les coups lors des interpellations (il y en a eu plus de 5 000). Cela a dissuadé de descendre dans la rue nombre de ceux qui partagent leur dégoût du régime, et qui en discutaient, chose nouvelle, sur les lieux de travail. Mais les images témoignent du nombre et de la détermination de nombreux manifestants. Leurs cordons résistaient aux assauts de la police. Ici ou là, ils chargeaient même des policiers, parfois pour leur arracher des manifestants déjà interpellés, comme l’ont fait pour l’un des leurs des ouvriers de Lada-Renault à Togliatti, ou bien ils assiégeaient un commissariat pour obtenir la libération de camarades.

« Tous les gens ont la liberté de manifester leur point de vue dans le cadre prévu par la loi », vient de déclarer Poutine à des étudiants de Kazan. La loi permettant au pouvoir d’interdire toute manifestation, et il en a fait une règle, le président russe a mis en parallèle manifestants et terroristes. Il a même comparé l’actuelle contestation à des mouvements créant une « situation qui ébranle l’État et la société ». Et de donner deux exemples : « Ce qui a mis à bas l’Empire russe […] après la Première Guerre mondiale, avec les conséquences de la révolution d’Octobre », en 1917, « ou, dans les années 1990, ce qui a fait s’effondrer l’Union soviétique et conduit au pire de ce qu’on aurait jamais pu imaginer. »

Depuis quelques années, avec la crise économique, Poutine ne peut plus poser au « bon tsar » qui ne voudrait que le bonheur de son peuple. Alors, comme la contestation de sa personne et de la corruption de son régime se renforce, il tente de faire peur. Il veut se présenter comme un rempart, le seul face au chaos qui menace.

Cela vise d’abord à ressouder derrière lui ceux qui, dans les hautes sphères du pouvoir, se verraient bien lui succéder. En effet les rivalités de clans, de moins en moins feutrées, pourraient créer un climat d’affrontements et un affaiblissement de l’État, comme celui dont Poutine a eu tant de mal à faire sortir la bureaucratie russe après la décennie Eltsine.

Mais Poutine, qui s’est offert pour Noël une immunité totale et un poste de sénateur à vie pour après sa présidence, sait aussi qu’un autre danger guette le régime : celui d’une explosion de colère populaire contre le train de vie de dirigeants dont on voit de plus en plus qu’ils s’enrichissent sans cesse tandis que la population, elle, s’appauvrit. Un constat que font de plus en plus de petites gens, de travailleurs, et à plus grande échelle que les manifestations du 23 janvier. Leur succès témoigne d’une colère, d’un mécontentement social, qui sont en train de monter.

Pierre LAFFITTE