Égypte : un anniversaire sous surveillance

27 Janvier 2021

Il y a dix ans, le 25 janvier 2011, à l’appel du Mouvement du 6 avril, d’autres organisations d’opposition et d’innombrables appels sur les réseaux sociaux, des milliers de manifestants convergeaient place Tahrir au centre du Caire. Leur principal slogan, « Pain, liberté, justice sociale », était suivi de « Le peuple veut la chute du régime ! »

C’est ce qui se produisit, le 11 février suivant, lorsque le président Hosni Moubarak, à la tête de l’Égypte depuis trente ans, renonça au pouvoir.

Ce Jour de la colère de la jeunesse de 2011 avait été choisi pour remplacer la traditionnelle Journée nationale de la police. Il s’agit de la commémoration du 25 janvier 1952, quand les casernes de la police égyptienne à Ismaïlia avaient été cernées par les chars de l’armée britannique, défendant l’influence de la Couronne sur son ex-protégée de l’époque. S’en étaient suivies la destitution du roi Farouk et l’instauration de la république dirigée par Naguib puis Nasser.

Dix ans plus tard, la journée du 25 janvier, qui a marqué le début du Printemps arabe en Égypte, vient d’être décrétée jour férié payé pour tous les salariés du pays, dans le public comme dans le privé, et déplacée au jeudi 28, afin d’offrir aux Égyptiens un week-end prolongé, aux dires du Premier ministre. Cette tentative d’occultation des journées de révolte massive, des espoirs et des revendications qui s’exprimaient, est le pendant de la complète transformation de la place Tahrir. Des jardins, des sphinx et un obélisque y ont désormais été installés, mais le public y est interdit.

La liberté que les jeunes manifestants du Caire, d’Alexandrie et de Port-Saïd réclamaient, le droit à la parole dont ils s’étaient emparés n’ont pas eu le loisir de s’épanouir. Deux jours après le départ de Moubarak, l’armée proclamait la suspension de la Constitution et la dissolution du Parlement, et s’emparait, provisoirement disait-elle, des pouvoirs législatif et exécutif. L’année suivante, en juin 2012, une élection présidentielle porta à la tête de l’État Mohamed Morsi, le président du Parti de la liberté et de la justice fondé par les Frères musulmans. Il y demeura tout juste un an. Le 3 juillet 2013, le chef d’état-major de l’armée, le général Abdel Fatah al-Sissi, prenait le pouvoir par un coup d’État.

La répression violente qui suivit frappa des milliers de membres de la confrérie qui manifestaient contre la destitution de Morsi. Mais elle allait s’abattre aussi, de plus en plus, sur tous les opposants au régime, les militants ouvriers, les journalistes, blogueurs, avocats qui tentaient de défendre un droit à l’expression. Beaucoup d’entre eux avaient cru, du reste, que le coup d’État de Sissi les protégerait de la répression menée par un régime islamiste. De plus en plus de lois et de décrets s’empilèrent pour empêcher tout rassemblement, toute manifestation. Des attentats ainsi que des affrontements dans le Sinaï fournirent le prétexte officiel de la « lutte contre le terrorisme » à l’arrestation et à la détention des travailleurs qui protestaient contre les impayés de salaire ou la hausse des produits alimentaires.

Amer anniversaire, Amnesty international vient, dans un rapport, de publier le chiffre de 114 000 détenus dans les geôles égyptiennes, dans des conditions épouvantables. Selon des organisations locales des droits de l’homme, 60 000 d’entre eux sont des prisonniers politiques, la plupart maintenus en détention sans procès. La « disparition forcée », par laquelle une femme ou un homme suspecté d’opposition est enlevé par la Sécurité d’État sans explication et sans qu’aucune nouvelle ne soit fournie à ses proches, est une méthode destinée à faire régner la terreur. Les exécutions de condamnés, rien qu’en octobre et novembre derniers, ont été au nombre de plusieurs dizaines.

Cette terreur semble nécessaire au dictateur Sissi et à l’état-major, tant la population de 100 millions d’habitants subit des conditions de vie éloignées des espoirs d’il y a dix ans. Pour continuer à assurer les prêts au pays, le FMI a mis comme condition des réformes économiques traduites en baisses de subventions sur le carburant, le gaz butane et des produits alimentaires de base. La pauvreté n’a pas régressé, le tiers de la population étant officiellement au-dessous du seuil, les salaires sont toujours misérables, pour ceux qui en ont un, et des millions de gens subsistent grâce à l’économie dite informelle ou aux petits travaux des champs. Face à cette misère, une caste de généraux et d’hommes d’affaires se partagent la richesse et Sissi jongle avec les « éléphants blancs », comme on nomme en Égypte ses projets faramineux, le luxueux Nouveau Caire ou les barrages sur le Nil.

Pourtant, la crise économique et les sommes énormes dépensées dans les achats d’armement, notamment à la France, continuent de peser sur la population. Les travailleurs des grandes entreprises étatiques, comme les aciéries et les cimenteries, ont toujours matière à se rassembler, à manifester, affrontant la police pour défendre leurs droits et réclamer leur dû. À la mi-janvier à nouveau, plusieurs milliers d’entre eux, employés de l’aciérie, étaient rassemblés à Helouan, au sud du Caire, pour s’opposer à la décision étatique d’arrêter les activités du secteur public de l’entreprise.

Viviane LAFONT