États-Unis : quand l’extrême droite dresse la tête

13 Janvier 2021

Mercredi 6 janvier, lorsque des centaines de partisans de Trump ont pris d’assaut le Capitole, siège du Congrès, cette attaque n’était pas une surprise totale.

Depuis des semaines, les partisans de Trump organisaient la montée vers Washington, pour une grande manifestation, le jour où les représentants et les sénateurs seraient réunis pour valider les résultats de l’élection présidentielle. Sur les réseaux sociaux, l’extrême droite préparait un envahissement du bâtiment. Avec son discours aux quelques milliers de manifestants venus de tout le pays, Trump n’a donné que le signal de l’assaut.

Depuis la fin de la guerre de Sécession et la défaite des États esclavagistes, les États-Unis ont toujours compté une extrême droite plus ou moins forte, mettant en avant en particulier la préservation de la suprématie blanche. Ces derniers mois, elle s’est manifestée dans de nombreux États, parfois selon des modalités proches de celles du 6 janvier. Le 30 avril, des paramilitaires armés ont ainsi envahi le Capitole du Michigan, à Lansing, en une démonstration de force. Au cours de l’été, d’autres miliciens ont paradé à Portland dans l’Oregon, contre les antifascistes. À Kenosha et à Louisville, des miliciens s’en sont pris à des manifestants antiracistes du mouvement Black Lives Matter, tuant plusieurs d’entre eux. En octobre, un projet de kidnapping de la gouverneure démocrate du Michigan a été déjoué : quatorze hommes avaient prévu le renversement violent des autorités de cet État.

Trump s’est appuyé sur les différents courants d’extrême droite, suprémacistes blancs, conspirationnistes du mouvement QAnon, néo-nazis, milice des Proud Boys…. Enhardis par ses exhortations, ils ont été chauffés à blanc par l’élection présidentielle et les accusations de tricherie. S’ils s’en prennent en premier lieu aux Noirs, aux musulmans, aux migrants, aux Juifs, ils peuvent aussi s’attaquer aux travailleurs. Ces dernières années des syndicalistes ont été à plusieurs reprises pris pour cible. Devant le Capitole, un manifestant expliquait ainsi que la violence était nécessaire « contre le socialisme ».

Un assaut similaire, s’il avait été mené par les antiracistes de Black Lives Matter, se serait certainement soldé par un bain de sang. À Washington, la police a une longue tradition de contrôle des foules. Même pour une manifestation ordinaire, écologiste ou antiraciste, elle déploie des forces importantes. Là, tout le monde a pu voir que, si certains policiers se sont opposés aux manifestants, rien n’avait été réellement prévu pour les empêcher d’entrer. La police a été inefficace et passive, et certains de ses éléments peut-être complaisants, voire complices. Bien des policiers pouvaient considérer les manifestants comme des proches. Beaucoup d’ailleurs étaient d’anciens policiers ou militaires, à l’instar d’Ashli ­Babbitt, une femme tuée pendant l’assaut, qui avait servi quatorze ans dans l’armée avec des séjours en Afghanistan et en Irak.

Cette proximité entre la police et l’extrême droite n’est pas nouvelle. Le Ku Klux Klan a longtemps compté dans ses rangs de nombreux policiers et, si les lyncheurs de Noirs n’étaient jamais arrêtés, c’était en raison de cette collusion. Il est toujours illusoire de compter sur la protection de la police pour contenir l’extrême droite, a fortiori quand elle est encouragée par le président en titre.

Les manifestants du Capitole n’avaient certes ni l’intention ni les moyens de mener une véritable insurrection ou une tentative de putsch, comme on a pu le dire. Certains étaient violents et déterminés, mais une fois sur place, une partie d’entre eux, se prenant en selfie dans les allées du bâtiment, semblaient désœuvrés. En revanche, malgré les déguisements qu’ils arboraient, il ne s’agissait pas d’un épisode de carnaval. Malgré toutes les différences entre les situations, on peut faire un parallèle avec le 6 février 1934 en France. Quand l’extrême droite marcha sur le Palais-Bourbon à Paris, les affrontements avec la police firent 20 morts, les Camelots du Roi et autres Croix-de-Feu ne cherchaient pas la prise du pouvoir ; mais, un an après celle de Hitler en Allemagne, ils faisaient une première démonstration de force.

Dès l’après-midi du 6 janvier, les dirigeants des grandes entreprises capitalistes américaines ont fait part de leur désapprobation. Plusieurs organisations patronales ont condamné l’assaut, voire ont demandé la destitution de Trump. Les géants d’Internet, soucieux de se ménager les bonnes grâces de l’administration démocrate qui s’installera le 20 janvier, ont poussé le zèle jusqu’à supprimer ses comptes Twitter ou Facebook. Pour le moment, la bourgeoisie américaine n’a pas besoin de rompre l’alternance démocrates-républicains qui fonctionne si bien pour elle. Biden vient du sérail. Depuis presque cinquante ans, il a pu montrer sa loyauté envers les capitalistes, et Wall Street a salué sa victoire. Mais demain, si la crise sociale et économique s’aggrave, les choses peuvent changer.

En 1923, l’ancien caporal Adolf Hitler, alors dirigeant d’un petit groupe d’extrême droite, échouait dans une tentative de putsch à Munich et se retrouvait en prison. Dix ans plus tard, alors que l’Allemagne, frappée par la crise, comptait six millions de chômeurs et une petite bourgeoisie déclassée et enragée, le même Hitler, à la tête du parti nazi qui avait connu un développement fulgurant, était appelé au pouvoir par ces grands bourgeois qui le méprisaient tant.

L’avenir dira si l’assaut du Capitole restera sans lendemain, ou s’il annonce un péril fasciste réel, favorisé par la crise. L’extrême droite existe déjà, fût-ce de manière embryonnaire. Elle doit trouver une opposition puissante face à elle. Par le passé, le mouvement ouvrier et le mouvement noir ont pu offrir de tout autres perspectives. Comme l’ont montré les manifestations de juin dernier, des dizaines de millions de personnes sont prêtes à se mobiliser, dans ce cas contre le racisme. Si les travailleurs, les jeunes, les femmes, les Noirs, révoltés par l’ordre social actuel, s’organisent et luttent pour leurs intérêts et leurs perspectives, s’ils luttent avec détermination, sans compter sur la police ni sur les démocrates pour les protéger, ils peuvent contrer les projets de ceux qui se sont manifestés le 6 janvier à Washington.

Michel BONDELET