Centrafrique : élections sous le règne de la terreur

29 Décembre 2020

Les élections présidentielles et législatives se sont déroulées en République centrafricaine dimanche 27 décembre dans un climat de tension extrême, et on n’en connaîtra pas les résultats avant le 4 janvier. Mais les groupes armés, qui contrôlent la plus grande partie du territoire, continuent à stationner à une centaine de kilomètres de la capitale, Bangui, et menacent toujours de prendre la ville.

Depuis octobre 2016, l’armée française n’est plus que très faiblement présente en Centrafrique. Tout au plus y a-t-elle laissé un petit contingent pour contrôler, à toutes fins utiles, l’aéroport de Bangui. L’impérialisme français a longtemps fait la pluie et le beau temps dans son ancienne colonie. Les trusts français avaient pu y continuer le pillage des ressources naturelles commencé à l’époque coloniale, et les gouvernements français y avaient soutenu les pires dictateurs, comme Jean Bedel Bokassa, grand ami de Giscard d’Estaing, qui avait poussé la mégalomanie jusqu’à se faire sacrer empereur. Cette époque a pris fin en mars 2013, lorsqu’une coalition de groupes armés du nord du pays, la Séléka, s’est emparée de la capitale et en a chassé le dictateur en place, François Bozizé, livrant la ville au pillage.

Il n’a pas fallu longtemps pour qu’une coalition rivale, les anti-­Balaka, entre dans la capitale et s’y livre à son tour à des massacres. C’est alors que l’armée française est intervenue en y envoyant les 2 000 hommes de la force Sangaris, officiellement pour sauver des vies humaines et éviter un génocide, mais surtout pour tenter de rétablir le contrôle de l’impérialisme français sur son ancienne colonie.

Une fois revenue ainsi dans la place par la force des armes, la France a initié le processus de « transition » dont elle est coutumière, avec l’appui de ses alliés des autres pays d’Afrique centrale comme le Tchad voisin. Une présidente de transition, Catherine Samba Panza, a été désignée avec le mandat de préparer des élections. Celles-ci ont eu lieu en 2016 et ont porté au pouvoir un ancien Premier ministre de Bozizé, Faustin-Archange Touadéra.

Pour l’impérialisme, les choses semblaient rentrer dans l’ordre. Cette nouvelle présidence n’était pourtant qu’une fiction. Le pouvoir du nouveau chef de l’État ne s’est jamais étendu à plus d’un tiers du pays, la majorité du territoire restant sous la coupe des groupes armés. Les deux coalitions Séléka et anti-Balaka ont rapidement éclaté en une multitude de sous-groupes, s’affrontant pour le pillage des richesses de leur zone et le droit exclusif d’y rançonner la population. Pour les villageois, c’est un enfer, et une grande partie d’entre eux ont dû s’enfuir loin de chez eux. Dans ce chaos, l’armée française a rapidement passé la main aux forces de l’ONU, composées essentiellement de casques bleus venus des pays africains. Après trois ans, les dirigeants de l’impérialisme français ont bien dû constater que la gestion de ce chaos dépasse largement les forces d’un impérialisme de second ordre, engagé en outre dans une autre guerre au Mali. Touadéra élu, les troupes de Sangaris ont plié bagage. Pour les dirigeants français, l’affaire était réglée et il n’était que temps de se dégager de ce bourbier.

Depuis cette date, la Centrafrique n’a cessé de plonger toujours plus profondément dans le chaos. Pour la population, c’est le règne de la terreur, les groupes armés rançonnant et tuant sur les routes et les marchés. Quant au gouvernement central, abandonné par la France, incapable de remettre sur pied une armée nationale, il a bien dû faire appel à d’autres troupes pour assurer sa sécurité. Ce furent les mercenaires russes du groupe Wagner, accompagnés de spécialistes de l’extraction de minerais, et plus récemment de soldats de l’armée rwandaise. Pour ses finances, le gouvernement centrafricain est totalement sous perfusion de l’aide internationale.

À l’approche de ces élections présidentielles de 2020, Touadéra avait fait le choix de conclure un accord avec les groupes rebelles, leur offrant ainsi la possibilité de s’intégrer dans un appareil d’État officiel, reconnu par les grandes puissances, tout en continuant à piller le pays et à rançonner la population. Cet accord, signé en février 2019, a été de fait rompu à quelques semaines des élections. Les groupes rebelles avaient entre temps fusionné en une Coalition des patriotes pour le changement, sans plus se soucier des anciens clivages entre Séléka et anti-Balakas. Ils n’acceptaient pas de voir invalidée la candidature de l’ancien président en exil, François Bozizé, qui soutenait leur Coalition, et avaient entamé une opération militaire pour prendre Bangui. C’est sur la demande de Faustin Archange Touadéra que les avions français venus du Tchad ont alors survolé leurs positions en guise d’avertissement, tandis que mercenaires russes, soldats rwandais et casques-bleus de l’ONU s’apprêtaient à défendre la capitale.

Dimanche 27 décembre, les élections ont bien eu lieu ; mais le pays reste au bord de la guerre civile, et la population centrafricaine n’a pas fini de payer le prix des années passées sous la coupe de l’impérialisme français.

Daniel MESCLA