Brexit : le désaccord est signé

29 Décembre 2020

Le 24 décembre, après des mois de poker menteur et à quelques heures d’une sortie sans accord, le Royaume-Uni de Boris Johnson et l’Union européenne (UE) ont fini par signer un texte de compromis, censé réguler leurs relations commerciales à partir du 1er janvier 2021.

À écouter les signataires, l’accord commercial ne ferait que des gagnants. Johnson, comme à son habitude, a fanfaronné, présentant le texte comme un « accord fantastique », un « cadeau de Noël » aux entrepreneurs et à toute la population. Il n’est pas sûr que cela suffise à faire oublier sa gestion calamiteuse de la pandémie, qui a déjà fait plus de 65 000 morts en Grande-Bretagne, mais cela a suffi pour que certains journaux titrent « Joyeux Brexmas », fusionnant « Brexit » et « Christmas » (Noël). Côté continental, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le négociateur Michel Barnier ont affiché une satisfaction plus mesurée, parlant d’un accord « juste et équilibré ».

Chez les hommes d’affaires britanniques, français et allemands, domine le sentiment que cet accord a évité le chaos qui aurait résulté d’une sortie sans accord réintroduisant des droits de douane. Le spectacle des files de camions bloqués côté anglais à l’approche des ferries et du tunnel, dans l’attente que leurs chauffeurs soient testés, leur avait donné comme un avant-goût des conséquences possibles d’un « no deal ». Un certain soulagement est donc de mise du côté des capitalistes, comme en témoigne ce titre de l’hebdomadaire The Economist : « Un accord vaut mieux que pas d’accord du tout. »

L’accord, un pavé de 1 200 pages, codifie la façon dont le Royaume-Uni, qui a déjà quitté l’UE le 31 janvier 2020, quittera le 1er janvier 2021 le marché unique et l’union douanière. Comme le souhaitaient les milieux patronaux de part et d’autre de la Manche, importations et exportations, d’un volume de 700 milliards d’euros par an, continueront à se faire sans taxes ni quotas. Pour préserver son accès au marché européen et à ses 450 millions de consommateurs, la Grande-Bretagne accepte aussi de s’aligner peu ou prou sur les normes sociales et environnementales de l’UE. C’est ce à quoi tenaient les commis des groupes capitalistes qui dominent l’UE, qui craignent un dumping britannique qui résulterait de la concurrence de marchandises produites à plus bas coût.

En échange de cette reculade, l’UE a concédé que ses pêcheurs renoncent progressivement d’ici cinq ans à 25 % des poissons qu’ils pêchent actuellement dans les eaux britanniques. C’est un geste qui ne lui coûte pas cher et qui permet à Johnson d’afficher une victoire symbolique auprès des plus souverainistes de ses supporters, même si c’est loin des 80 % exigés au départ.

Mais il est déjà évident que le feuilleton du Brexit et les difficultés qu’il engendre ou alimente ne vont pas s’arrêter là. L’accord va d’abord devoir être adopté. Il devrait l’être le 30 décembre par le Parlement britannique, car le Parti conservateur y dispose depuis décembre 2019 d’une majorité écrasante, et l’opposition travailliste votera pour. Il devra l’être ensuite, d’ici fin février, par les députés de chacun des 27 pays membres de l’UE.

C’est toutefois moins son adoption que sa mise en œuvre qui sera problématique. Au 1er janvier 2021, les contrôles douaniers vont faire leur retour, avec toutes les formalités administratives, coûteuses et chronophages, que cela suppose. En ce sens, l’accord est bien « historique », mais de façon négative, puisqu’il remet en place des barrières tombées au fil du temps, depuis que le Royaume-Uni était entré dans le Marché commun en 1973.

Si Johnson fait mine de voir dans l’accord une « nouvelle base d’amitié », le texte n’assurera pas non plus la « concurrence loyale » dont von der Leyen et Barnier se veulent les avocats. Car il ne saurait y avoir de relations commerciales sans rapport de force dans un système économique basé sur la guerre de tous contre tous, et moins que jamais en temps de crise. Valable cinq ans seulement, cet accord inclut déjà un mécanisme d’arbitrage en cas de litige, et ils ne manqueront pas. Si une entreprise britannique s’éloigne trop des normes fixées par l’UE, cette dernière sera en droit de prendre des mesures de rétorsion, en particulier d’imposer des droits de douane – et vice versa.

C’est dire si cet accord signé au bord du précipice, aussi détaillé et volumineux soit-il, n’est qu’un texte de compromis provisoire, avec lequel les grands patrons savent déjà qu’ils prendront des libertés, en fonction de leurs intérêts du moment. Il ne comporte d’ailleurs pas de chapitre sur la finance, signe qu’il n’y aura pas non plus de trêve dans la bataille entre la Bourse de Londres et les Bourses de Paris et de Francfort pour attirer les capitaux.

Alan Grey