Brexit : poker menteur avant accord ?

22 Décembre 2020

À l’approche du 31 décembre, le gouvernement britannique de Boris Johnson et l’Union européenne (UE) négocient toujours un accord commercial. Le Royaume-Uni a quitté l’UE le 31 janvier dernier, et cet accord est censé organiser les relations commerciales pour les années à venir.

En réalité, plutôt que la mise en place de droits de douane et de quotas, l’UE et les capitalistes britanniques souhaitent un accord. Le Royaume-Uni a adhéré au Marché commun en 1973 et, depuis, les économies se sont profondément imbriquées. La Grande-Bretagne fait la moitié de son commerce extérieur avec l’UE. Et pour les grandes puissances qui dirigent l’Union, les échanges avec le Royaume-Uni sont également précieux. La France exporte plus vers le Royaume-Uni – qui est par exemple son 3e débouché pour les produits agricoles – qu’elle n’importe. Le Royaume-Uni est aussi le troisième investisseur étranger en France. Quant à l’Allemagne, elle est le premier fournisseur du Royaume-Uni. Produit par produit, le Royaume-Uni importe plus de l’UE qu’il n’exporte vers elle.

L’imbrication économique dépasse les seules exportations de biens de consommation. Dans plusieurs secteurs, les chaînes de production sont intégrées. En temps normal, chaque jour, 6 000 camions franchissent la Manche dans chaque sens. L’exemple de la Mini, assemblée près d’Oxford, est instructif : 60 % de ses pièces proviennent du continent – le volant de Roumanie, les feux avant d’Espagne, les feux arrière de Pologne, la boîte de vitesses d’Allemagne. Quant au vilebrequin, il est fabriqué à Nogent en Haute-Marne, usiné à Birmingham, assemblé au moteur en Autriche, lequel moteur est installé à Oxford. Enfin, le vilebrequin franchit une 4e fois la Manche car 80 % des Mini sont exportées… On comprend que les capitalistes de l’automobile soient hostiles au Brexit, et impatients qu’un accord de libre-échange soit conclu. Mais alors, pourquoi n’est-il pas signé plus vite ?

Tout comme le référendum sur le Brexit, en juin 2016, résultait de manœuvres politiciennes, les négociations actuelles sont enlisées en raison de la démagogie des différents protagonistes. Les désaccords sur la pêche résument cela. Dans l’UE, l’ensemble des zones maritimes des États membres sont traitées comme une seule entité, dans laquelle les flottes des différents pays peuvent pêcher, avec des quotas fixés chaque année. Les partisans du Brexit ont promis de « reprendre le contrôle » sur les frontières du pays et sur ses zones maritimes ; or des chalutiers de France, des Pays-Bas, d’Espagne ou d’Irlande pêchent dans les eaux britanniques. Le Royaume-Uni exige donc des compensations. Peu importe que la pêche ne représente que… 0,12 % du PIB britannique et que, comme l’a dit une experte britannique, « nous exportons la majorité de ce que nous attrapons dans les bateaux britanniques, et nous importons l’essentiel de ce que nous mangeons au Royaume-Uni ». Bien malgré eux, les poissons sont donc devenus un enjeu politicien dans la démagogie des partisans du Brexit : il faut bien montrer que celui-ci sert à quelque chose. Et du côté européen, les mêmes rodomontades sont de mise pour se concilier les pêcheurs.

La même démagogie s’est manifestée sur la question du vaccin contre le Covid. La Grande-Bretagne a commencé sa campagne de vaccination le 9 décembre, trois semaines avant l’UE, « grâce au Brexit » d’après le ministre de la santé du gouvernement de Boris Johnson. Peu importe que les vaccins aient été fabriqués en Belgique et en Allemagne par Pfizer (États-Unis) et BioNTech (Allemagne) !

Malgré la partie de poker menteur en cours, un accord commercial sera peut-être finalement signé. Mais pour autant, la saga du Brexit n’est pas terminée. À partir du 1er janvier, même en cas d’accord, les contrôles douaniers feront leur retour, et les camions qui franchissent la Manche se verront imposer des formalités administratives. D’immenses parkings sont aujourd’hui en construction au sud-est de l’Angleterre, mais la paperasse entraînera des retards et donc des coûts. On en a déjà aujourd’hui un aperçu, avec les gigantesques embouteillages créés par la crainte d’un « no deal ». Les agriculteurs britanniques, tributaires des aides de la Politique agricole commune, ne vont plus en bénéficier. Ils devront aussi organiser la venue de 80 000 saisonniers, surtout en provenance de l’UE, pour ramasser leurs fruits et leurs légumes. Et puis, la livre peut encore chuter, créant d’autres problèmes aux importateurs britanniques.

Dans différents pays, les démagogues parlent des frontières comme d’une protection. Mais comme le montre la saga du Brexit, on ne fait pas facilement des œufs à partir d’une omelette, même quand il s’agit d’une promesse électorale.

Michel BONDELET