En 1870, les prémices de la Commune09/12/20202020Journal/medias/journalnumero/images/2020/12/2732.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

il y a 150 ans

En 1870, les prémices de la Commune

Le 4 septembre 1870, la population avait imposé la déchéance de l’empereur Napoléon III, vaincu par l’armée prussienne deux jours plus tôt, et la proclamation de la république. Si les insurgés laissèrent alors le pouvoir à un gouvernement provisoire dit de Défense nationale, ils n’étaient pour autant pas prêts à le laisser agir à sa guise. Les mois qui allaient aboutir à la proclamation de la Commune le 18 mars 1871 furent des mois de mobilisation révolutionnaire.

En juin 1848, la répression avait fait 4 000 morts et envoyé en prison ou en déportation des milliers d’ouvriers. Puis, le mouvement ouvrier s’était reconstitué, malgré le régime dictatorial du Second Empire.

La classe ouvrière s’était renforcée numériquement et politiquement. Autour de 1870, les usines Schneider du Creusot regroupaient 10 000 ouvriers. À Paris, il existait aussi quelques grandes entreprises implantées en particulier dans les communes venant d’être rattachées à la ville, comme Les Batignolles, Belleville, Grenelle ou La Villette. Plus de 2 000 ouvriers travaillaient dans l’usine métallurgique Cail à Grenelle. Les ouvriers d’usine étaient cependant en minorité dans la capitale. La plupart des ouvriers étaient employés par des artisans travaillant avec un ou deux salariés. Un ensemble de petits métiers, cordonniers, ébénistes, blanchisseuses, couturières, typographes, relieurs, formait le Paris ouvrier.

La leçon de 1848 était que les intérêts des ouvriers sont opposés radicalement à ceux de la bourgeoisie, même lorsque celle-ci se pare d’une étiquette républicaine. Elle n’avait pas été oubliée par les militants et travailleurs conscients. L’organisation des travailleurs progressait. Des syndicats plus ou moins tolérés s’étaient créés : les bronziers, les typographes, les mécaniciens, les fondeurs, mais aussi les employés. À la suite de la crise économique de 1867, de nombreuses grèves s’étaient déclenchées dans le pays, comme celle du Creusot en 1870.

Les idées socialistes progressaient également dans la classe ouvrière. La référence n’était pas encore le socialisme scientifique de Marx. Mais les travailleurs aspiraient à la « république sociale », ce qui pour les militants de l’époque signifiait une république des travailleurs. En 1864, des ouvriers convaincus de la nécessité de s’unir par-delà les frontières avaient créé l’Association internationale des travailleurs, à laquelle Marx et Engels avaient adhéré.

Le 3 mars 1869, Marx écrivait : « Les Parisiens se remettent formellement à l’étude de leur passé révolutionnaire et se préparent à la révolution qui les attend. » Il ne se trompait pas.

Les travailleurs en révolte contre le chômage et les salaires insuffisants, contre la journée de travail trop longue, jusqu’à 12 heures, ne voulaient plus de la dictature de Napoléon III. Sa défaite devant l’armée prussienne à Sedan déclencha l’insurrection. Le 4 septembre, la foule ouvrière envahissait l’Assemblée et imposait la république. Le gouvernement provisoire, composé de quelques républicains mais dont la présidence était confiée au général Trochu, jura qu’il la défendrait, mais appela surtout au calme. « Le peuple n’oubliera pas qu’il est en face de l’ennemi », prétextait-il.

Les plus conscients des travailleurs ne se faisaient guère d’illusions sur ce gouvernement. Des délégués de sociétés ouvrières et de sections de l’Internationale se réunirent le jour même pour réclamer « la suppression de la préfecture de police et l’organisation d’une police municipale, la révocation immédiate de la magistrature impériale », « l’élection immédiate de la municipalité parisienne ». Devant l’absence de réponse du gouvernement, les délégués ouvriers décidèrent la formation d’un comité de surveillance.

Contre l’armée prussienne, les classes populaires voulaient défendre une république qu’elles voyaient comme la leur. Mais ce gouvernement avait une autre priorité en tête : établir son autorité à Paris et dans toutes les villes où le peuple s’était soulevé. En effet, des villes de province étaient traversées par la même agitation révolutionnaire que Paris. Des communes s’étaient créées dès le mois de septembre à Lyon, puis à Marseille en novembre ou encore à Toulouse. Le gouvernement dit de Défense nationale ne put tolérer ces organes de pouvoir émanant du peuple et entreprit de les réprimer par tous les moyens.

Pour la bourgeoisie, la classe ouvrière représentait un danger bien plus grand que l’armée prussienne. Elle était bien trop remuante, bien trop organisée, et elle était même armée !

À Paris, à côté des troupes de l’armée régulière, existait une Garde nationale, à l’origine une milice bourgeoise, mais qui fut ouverte à tous les citoyens sans distinction sociale dès le mois d’août 1870. Dès la fin de septembre 1870, 250 bataillons étaient formés, regroupant 300 000 hommes, organisés sur la base des arrondissements parisiens. Les bataillons des quartiers populaires furent composés d’ouvriers, d’artisans, de petits boutiquiers. Une solde de trente sous par jour (le salaire d’un ouvrier était de 5 francs – soit 100 sous –par jour) ayant été accordée, les très nombreux ouvriers au chômage vinrent grossir les bataillons de ces quartiers ouvriers. Cette Garde nationale fut ainsi majoritairement composée de travailleurs.

Le siège de Paris par les troupes prussiennes, commencé le 19 septembre 1870, eut des conséquences catastrophiques pour la population parisienne. Elle dut affronter la famine, les bombardements. Les riches avaient quitté la capitale depuis longtemps. La défiance vis-à-vis de ce gouvernement était de plus en plus forte. Des comités de vigilance, mis en place dès le 5 septembre dans chaque arrondissement, avaient élu des délégués. Un Comité central républicain des vingt arrondissements fut formé, que le Paris ouvrier considéra bien vite comme sa direction politique. Les militants ouvriers, membres de l’Association internationale des travailleurs, comme Varlin, ou partisans du révolutionnaire Blanqui, y participèrent, menant sans relâche une campagne d’agitation contre le gouvernement. Face à des travailleurs qui apprenaient à s’organiser, celui-ci était mis sous surveillance.

Le 31 octobre 1870, à la nouvelle de trois défaites militaires et de la tentative du gouvernement de demander l’armistice, la foule envahit l’Hôtel de Ville de Paris aux cris de « Vive la Commune » et de « Pas d’armistice ». Une délégation du Comité des vingt arrondissements proclama la déchéance du gouvernement. Celui-ci réussit cependant à démobiliser les révolutionnaires avec la promesse de tenir des élections municipales, faisant échouer l’insurrection. Marx écrivit à ce propos : « Si la Commune avait remporté la victoire au début de novembre 1870 à Paris (à un moment où elle était déjà instaurée dans les grandes villes du pays), elle aurait sûrement trouvé un écho et se serait étendue à toute la France. »

Cela ne fut pas le cas. Une nouvelle tentative insurrectionnelle eut lieu le 22 janvier 1871, qui échoua également. Six jours plus tard, le 28 janvier, l’armistice avec la Prusse était signé. La bourgeoisie n’eut dès lors plus qu’une obsession : désarmer les travailleurs, pour mettre fin à la menace qu’ils représentaient pour elle. Elle n’allait pas réussir à éviter que naisse, quelques semaines plus tard, le 18 mars 1871, le premier pouvoir ouvrier de l’histoire : la Commune.

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