Néonicotinoïdes : le chantage des trusts sucriers

07 Octobre 2020

Mardi 6 octobre, aux petites heures du matin, une majorité de députés a voté, à la demande du gouvernement, la réautorisation d’insecticides néonicotinoïdes interdits depuis 2018, pour trois ans et pour les cultures de betteraves sucrières

Les députés accèdent ainsi à la demande des betteraviers et des industriels du sucre. D’après eux, cette industrie serait menacée par un insecte dont les ravages occasionneraient une baisse de rendement de 30 % cette année. Les industriels du sucre affirment que cette seule baisse diminuerait la rentabilité de leurs exploitations. Ils veulent donc que les agriculteurs puissent à nouveau utiliser ces insecticides pour les semis des trois prochaines années, afin, disent-ils, de se donner le temps de trouver un autre moyen de protéger les betteraves.

Cela fait des années qu’on sait que les néonicotinoïdes sont nocifs pour les insectes, en particulier les abeilles pollinisatrices. C’est même très exactement pour cette raison qu’ils ont été interdits en 2018. Ces insecticides enrobant la graine sont dits systémiques, car ils diffusent dans la plante tout entière, tout au long de sa vie. Ils la protègent certes contre les insectes qui pourraient lui nuire, mais au prix de l’empoisonnement de tous les insectes pollinisateurs et de bien d’autres, car ils restent dans le sol longtemps après la récolte, contaminant toutes les plantes présentes sur la parcelle. Malgré cela, les semenciers et les industriels du sucre n’ont engagé aucune recherche pour s’en passer. Tout juste se bornent-ils aujourd’hui à accepter les subventions publiques, 20 millions d’euros sur trois ans, pour le faire.

Les betteraviers, bien que dans des situations diverses suivant les régions et surtout suivant la taille de leurs exploitations, ont cependant un point commun : ils dépendent entièrement des semenciers pour commencer et des industriels du sucre pour finir. Les premiers ont mis au point des semences assurant rendement à l’hectare, teneur en sucre, résistance au transport et facilité de transformation. Les betteraves sont devenues de véritables pur-sang sélectionnés pour un seul travail, finir dans une sucrerie. Et elles sont, comme les pur-sang, incapables de résister à la moindre maladie. On bourre les chevaux de course de médicaments et les betteraves d’insecticides, entre autres. Évidemment, les mêmes firmes, quelques-unes à l’échelle mondiale, commercialisent les semences et les insecticides indispensables.

Les industriels du sucre sont également regroupés dans quelques grands trusts. Tereos par exemple, héritier de Beghin Say, qui avait commencé sa fortune sous Napoléon, est le premier européen et deuxième mondial. Ses représentants, directs ou indirects, n’hésitent jamais à invoquer la concurrence internationale lorsqu’ils demandent des subventions, des insecticides ou des baisses d’impôts pour défendre la « betterave française ». Mais ils mentionnent rarement le fait qu’ils sont eux-mêmes la concurrence internationale, étant par exemple le troisième sucrier du Brésil, le plus grand pays exportateur.

Les trusts sucriers, dont les français aux avant-postes, ont pu fermer la moitié des sucreries européennes depuis vingt ans, sans diminuer la production, au prix de la suppression de dizaines de milliers d’emplois permanents et saisonniers. Ils ont bénéficié en plus des aides offertes à tous les trusts, des subventions et marchés réservés pour la production d’éthanol, transformant à ce jour un quart de la production de sucre alimentaire en carburant pour les automobiles. Devant une possible baisse de rentabilité de leurs sucreries, ils exigent et obtiennent du gouvernement qu’on recommence à empoisonner les champs. Faute de quoi ils menacent de mettre à la rue 26 000 betteraviers et 46 000 ouvriers.

Il n’y a aucune raison de choisir entre le chômage ou l’empoisonnement des champs. Il existe une autre possibilité : prendre sur les profits des trusts pour préserver les emplois, les salaires des travailleurs, les revenus des agriculteurs, et pour se donner les moyens de chercher réellement à préserver l’environnement.

Paul GALOIS