Guadeloupe : une épidémie révélatrice d’un système pourri

30 Septembre 2020

La Guadeloupe a été placée en alerte maximale renforcée, avec la perspective d’état d’urgence sanitaire si la progression de l’épidémie de Covid-19 continue. Sur 377 000 habitants, 1 059 nouveaux cas ont été répertoriés sur une semaine, et il y a eu 16 décès.

Les mesures imposées par le gouvernement via le préfet sont identiques à celles en vigueur dans certains départements de l’Hexagone : fermeture des bars et restaurants, mais aussi interdiction de se rendre à la plage entre 11 h 30 et 14 h et de 20 h à 6 h du matin. Par contre, le dispositif concernant les écoles est allégé et il n’y a aucune disposition particulière dans les entreprises, où les précautions restent aléatoires et où l’activité doit se poursuivre à tout prix.

L’épidémie de Covid a frappé de plein fouet une population qui souffre en forte proportion de comorbidités : obésité, diabète, hypertension, cancers, dont beaucoup liés à l’empoisonnement au chlordécone. En Guadeloupe, 30 % environ de la population active est au chômage. 34 % des 400 000 habitants vivent sous le seuil de pauvreté.

Les autorités incriminent la population, les regroupements festifs et familiaux. Par contre, sur les lieux de travail, c’est aux travailleurs de se mobiliser pour que les règles élémentaires soient respectées. C’est le cas à Pôle emploi où, après la découverte d’un cas, des agents ont dû cesser le travail pour que les locaux soient désinfectés ; de même au rectorat. Ailleurs, les patrons utilisent l’épidémie pour frauder sur le chômage partiel, comme l’ont dévoilé les grévistes d’ASG (Antilles sécurité Guadeloupe). D’autres en profitent pour licencier ou pour baisser les salaires, comme Air Caraïbes qui impose une baisse de 10 %. Une campagne insidieuse est menée pour que le Covid soit synonyme de maladie honteuse. Des cas sont passés sous silence de telle sorte que l’activité ne soit pas perturbée par les cas contacts, comme l’ont dénoncé les agents du rectorat. C’est aussi le cas au CHU, où de nombreux soignants sont contaminés.

La situation du CHU est catastrophique. Elle l’était déjà avant l’épidémie. Une grève aux Urgences en juin 2019 avait révélé la pénurie. Après la première vague, rien de concret n’a été entrepris. Le personnel manque de tout, de lits, de brancards, de locaux. Le directeur, après des fanfaronnades ridicules, a fini par admettre l’étendue du désastre. Des volontaires ont été appelés en renfort, même pour une semaine. Mais il n’y a pas d’argent pour les payer. Des diplômés au chômage qui se sont présentés ont été refoulés, car le CHU n’embauche pas. Trente-six soignants de la réserve sanitaire sont arrivés de France pour deux semaines, dont vingt au CHU. Mais après ? Il est aussi fait appel au personnel soignant des armées, qui est en poste depuis lundi 28 septembre. Mais cela reste insuffisant et même les nouveaux arrivés sont au bord de la crise. Aux Urgences, 50 à 60 soignants supplémentaires sont nécessaires.

Lundi 28 les personnels de la radiologie se sont mis en grève et ont manifesté pour réclamer plus de moyens. Ils suivent ainsi ceux de l’oncologie et de chirurgie digestive. Ils n’en peuvent plus.

Régulièrement, pour mettre du baume au cœur, le chantier du nouvel hôpital est montré à la télévision ou dans le quotidien local. Il sera très beau à l’extérieur, mais avec moins de lits à l’intérieur que le vieux CHU. Or le problème est surtout le manque de personnel et de matériel dans les hôpitaux.

Dans l’éducation, les syndicats dénoncent aussi une situation tendue. Avec des classes de trente élèves et plus dans des locaux inadaptés, la contamination a le champ libre. Les établissements ne fournissent pas de masques. Du 17 au 24 septembre, 60 cas ont été répertoriés chez les élèves et 33 chez les enseignants. Quelques semaines après la rentrée, il manque du savon pour se laver les mains, et parfois simplement de l’eau, du fait des coupures. Dans ce domaine, la responsabilité des grosses sociétés comme Veolia est immense, ainsi que l’incurie de l’État et des assemblées locales.

La situation est ainsi marquée par un cynisme criminel et inébranlable du patronat, des pouvoirs publics prêts à tout pour l’aider à maintenir ses profits, un manque énorme d’anticipation, et une politique d’économies réalisées sur la santé publique depuis des années. L’épidémie révèle encore plus crûment les séquelles coloniales et ce qu’est le capitalisme : un système qu’il est urgent de renverser.

Marie-Céline Deshauteurs