Allemagne : des trusts qui ont bien profité du nazisme

23 Septembre 2020

Le 27 août dernier, le PDG de Continental, à la tête du deuxième équipementier mondial depuis 2001, rendait publique une étude sur le comportement de l’entreprise pendant le régime nazi. Il l’avait commandée à Paul Erker, historien célèbre en Allemagne pour son travail sans complaisance sur ce sujet concernant de nombreuses entreprises.

En fait, Continental est une des dernières grandes entreprises allemandes à se livrer à cette mise au clair lancée depuis les années 1990. Selon l’historien, l’entreprise était « un rouage essentiel de l’économie du régime nazi » et considérée par le régime comme « un modèle » ; « Continental était l’épine dorsale de l’économie de guerre des nazis. » Et, comme à chaque fois, les détails du comportement des dirigeants des grandes entreprises pendant cette période de 1933 à 1945 provoquent l’écœurement et l’indignation.

Ainsi, les dirigeants de Continental avaient décidé de faire tester la tenue du caoutchouc des chaussures qu’ils fournissaient à l’armée par les prisonniers enfermés dans les camps de concentration. Dans le camp d’Oranienbourg-Sachsenhausen, ceux-ci étaient rassemblés dans la cour du camp, chaussés des caoutchoucs de Continental, et devaient courir pendant 30 à 40 kilomètres sans s’arrêter ; une potence était installée au centre, signifiant le sort promis à ceux qui s’arrêtaient de courir, immédiatement exécutés par les SS présents. Ces pratiques, selon le PDG d’aujourd’hui, « étaient connues des dirigeants d’alors ».

Après le début de la guerre, la direction a fait recruter 10 000 prisonniers pour assurer ses productions et ses « tests ». Elle utilisait en particulier les prisonniers de guerre russes, à qui on demandait de parcourir des centaines de kilomètres, toujours pour « tester » les productions. Plusieurs centaines d’entre eux sont ainsi décédés : « Ils peuvent bien mourir, il y en aura d’autres », déclarait Hans Odenwald, l’un des dirigeants de Continental de l’époque.

Continental n’a pas eu l’exclusivité de tels comportements, qui étaient plutôt la règle parmi les grandes entreprises. Ce fut le cas de Volkswagen, BMW, Deutsche Bank, Siemens, Daimler-Mercedes, Thyssen Krupp ou encore IG Farben, le trust chimique qui s’est enrichi avec la fabrication de masse du Zyklon B, qui a permis d’exterminer des millions de personnes dans les chambres à gaz.

Après la victoire militaire des alliés sur l’Allemagne, ces trusts enrichis par le nazisme n’ont pas été inquiétés. Pas plus, il est vrai, que ne furent touchées bien des grandes fortunes françaises ayant propéré sous l’Occupation. Les bourreaux ont même été blanchis et recyclés, sous l’égide des « démocraties ». Le PDG de Continental, Fritz Könecke, a été nommé à la tête de Daimler-Mercedes et a été décoré en 1960, lors de son départ à la retraite, de la croix du Mérite par le président de la République fédérale en personne.

Le PDG actuel, Elmer Degenhardt, reconnaît tout au plus que « beaucoup de personnes ont souffert ou sont mortes à cause de Continental ». Ce rappel du passé intéresse les prolétaires de notre époque, et pas seulement en Allemagne. C’était, avant le nazisme, l’un des pays capitalistes les plus cultivés et les plus ouverts. C’est la crise de 1929, l’écroulement de l’économie mondiale et singulièrement celle de l’Allemagne qui ont convaincu la haute bourgeoisie de confier le pouvoir à Hitler et aux bandes nazies pour écraser le mouvement ouvrier et préparer la guerre, afin de réaliser un repartage du monde entre grandes puissances.

Rien, pas même les tardives opérations « vérité » des dirigeants des grands groupes, ne garantit à l’avenir, si la crise s’aggrave, d’échapper à une telle flambée de barbarie. C’est le capitalisme qui a engendré la barbarie d’hier, c’est lui qui menace pour demain, c’est lui qu’il faut abattre.

Paul SOREL