4 septembre 1870 : la chute du Second Empire et la république des massacreurs

09 Septembre 2020

En 1851, Louis Bonaparte, neveu de Napoléon, avait mis fin par un coup d’État à la IIe République instaurée en février 1848. Cette république bourgeoise et son gouvernement provisoire avaient massacré les prolétaires lors des journées de Juin 48. Deux décennies plus tard, la journée du 4 septembre 1870 mit fin au régime impérial.

Ainsi prenait fin la dictature de ce « personnage médiocre et grotesque », comme le qualifiait Marx, qui, singeant son oncle, se proclamait empereur sous le nom de Napoléon III.

Sous le Second Empire, la bourgeoisie française avait connu un enrichissement rapide, même si le régime de dictature l’éloignait du pouvoir politique. Largement irriguée par l’État, la spéculation autour des grands travaux immobiliers d’Haussmann, du développement des chemins de fer et les emprunts d’État avait permis à tout un milieu d’escrocs, de financiers, de rejetons des vieilles familles ou de parvenus de bâtir des empires industriels ou financiers.

En 1870, la misère des masses faisait un contraste criant avec l’étalage du luxe somptueux, de la corruption crapuleuse des classes possédantes.

L’espérance de vie à la naissance des ouvriers était de 39,8 ans en 1865. Les maladies professionnelles se multipliaient dans les mines, les fonderies. La loi de 1841 limitant la journée de travail à 10 heures pour les enfants de 8 à 12 ans, et à 12 heures par jour pour les enfants de 12 à 16 ans, n’avait connu aucun début d’application.

Le régime bonapartiste était le régime policier par excellence. La presse était muselée, toute forme d’organisation ouvrière réprimée, le droit de grève interdit tout comme le droit de réunion. Tout rassemblement de plus de trois personnes pouvait être qualifié de délit et dispersé. Seules certaines sociétés de secours mutuel, en cas d’accident, de vieillesse, étaient tolérées, mais leur président était nommé par l’État. Le régime espionnait, bastonnait, emprisonnait et condamnait au bagne les opposants et les militants révolutionnaires.

Mais, lentement, le mouvement ouvrier avait relevé la tête après la saignée de 1848. En 1864, un manifeste signé par soixante ouvriers, dont l’ouvrier ciseleur Tolain, dressait une liste de revendications immédiates et un appel à une candidature ouvrière aux élections législatives partielles, se distinguant des opposants républicains et démocrates bourgeois.

Tolain participa à la création, à Londres, en 1864, de l’Association internationale des travailleurs (AIT), aussi connue sous le nom de Ire Internationale, dont Karl Marx devint rapidement un des dirigeants.

Dans l’espoir de canaliser les grèves qui se multipliaient, le régime bonapartiste autorisa le droit de coalition en 1864. Mais c’est au contraire une vague de grèves qui se développa, avec le soutien actif de la section française de l’AIT animée notamment par Eugène Varlin.

La répression qui frappa les militants de l’Internationale ou Auguste Blanqui et ses partisans, à la fin des années 1860, était incapable de stopper l’ébullition dans la jeunesse et dans le prolétariat, qui défiaient de plus en plus ouvertement la répression. Le 12 janvier 1870, cent à deux cent mille Parisiens manifestaient à Neuilly aux funérailles de Victor Noir, un journaliste abattu par un cousin de l’empereur.

Cet élan fut provisoirement rompu par la déclaration de guerre de Napoléon III à la Prusse, le 19 juillet 1870. Celui-ci espérait, par une nouvelle aventure militaire, s’opposer aux ambitions de la Prusse, qui voulait réaliser sous sont égide l’unité de l’Allemagne, alors morcelée en de nombreux États. En désignant à la population un ennemi extérieur, il tentait aussi de détourner sa colère. Mais la guerre et la déroute de l’armée française précipitèrent au contraire l’effondrement de l’Empire, en moins de cinq semaines. Fait prisonnier à Sedan, l’Empereur capitula le 2 septembre.

Dimanche 4 septembre, alors même que la nouvelle de la captivité de l’empereur était connue, les députés républicains hésitaient à enterrer l’Empire et à proclamer la république. Mais la foule parisienne afflua en nombre au cri de « Vive la république » et envahit le palais Bourbon. La veille, à Lyon, Marseille et Bordeaux, la république avait déjà été proclamée, ainsi que la déchéance de l’empereur. Finalement à Paris, alors que les ouvriers parisiens imposaient la république, comme le relève Marx, « une cabale d’avocats en quête de places, avec Thiers pour homme d’État et Trochu pour général, s’empara de l’hôtel de ville ». Politiciens monarchistes et républicains bourgeois constituèrent un gouvernement provisoire baptisé de « Défense nationale ».

Les ouvriers, dont les plus anciens avaient connu le massacre perpétré par les phraseurs et les tribuns républicains de 1848, n’avait guère d’illusions dans ce gouvernement.

Pour autant, ajoute Marx, « les véritables dirigeants de la classe ouvrière étant encore bouclés dans les prisons bonapartistes et les Prussiens déjà en marche sur la ville, Paris, pris à l’improviste, toléra cette prise du pouvoir, à la condition expresse qu’il ne serait exercé qu’aux seules fins de défense nationale ». Engels ajoutait que la classe ouvrière « le permit d’autant plus volontiers qu’alors, afin d’assurer la défense, tous les Parisiens en état de porter les armes étaient entrés dans la Garde nationale et s’étaient armés, de sorte que les ouvriers en constituaient maintenant la grande majorité. »

Ce gouvernement provisoire craignait avant tout l’armement des ouvriers parisiens, pourtant indispensable à la défense de Paris. Marx l’expliquait ainsi : « Mais Paris armé, c’était la révolution armée. Une victoire de Paris sur l’agresseur prussien aurait été une victoire de l’ouvrier français sur le capitaliste français et ses parasites d’État. Dans ce conflit entre le devoir national et l’intérêt de classe, le gouvernement de la Défense nationale n’hésita pas un instant : il se transforma en un gouvernement de la Défection nationale. »

Durant les mois qui allaient suivre, pendant que l’armée prussienne imposait un siège terrible à la population parisienne, le gouvernement provisoire sabota consciencieusement toutes les opérations militaires parisiennes et prépara la capitulation, effective sous forme d’armistice, le 28 janvier 1871. Mais il lui fallait encore désarmer la population parisienne. C’est cette tentative ordonnée par Thiers, le 18 mars 1871, qui allait se transformer en déroute et aboutir à la Commune de Paris, première forme de dictature du prolétariat, mille fois plus démocratique que n’importe quelle république bourgeoise car il s’agissait d’un gouvernement de la classe ouvrière par elle-même.

L’écrasement de la Commune, le 28 mai 1871, allait dissiper définitivement l’ambiguïté du 4 septembre. Le nouveau régime serait bien une république, mais une république bourgeoise, née en versant le sang de dizaines de milliers de prolétaires. C’est ce régime de massacreurs que, 150 ans plus tard, un Emmanuel Macron peut célébrer.

Christian Bernac