Liban : après l’explosion de Beyrouth, la population pauvre victime des spéculateurs

19 Août 2020

Les travailleurs et la population pauvre en général sont ceux qui paient le prix fort pour l’explosion qui a dévasté le port de Beyrouth le 4 août et qui a fait plus de 180 morts et des milliers de blessés.

Bien que l’explosion soit survenue à 18 h 08, soit après les horaires de travail, on dénombre parmi les morts des ouvriers qui étaient restés faire des heures supplémentaires au port pour arrondir leur fins de mois. Avec l’inflation qui s’est accélérée depuis presque un an, leur paie journalière avait perdu quatre fois sa valeur et ne leur permettait plus d’acheter ne serait-ce qu’un kilo de viande.

Une dizaine de pompiers figurent aussi parmi les victimes. Envoyés pour éteindre l’incendie qui allait provoquer l’explosion, ils n’étaient même pas informés du danger de la situation. Les responsables du port, tout comme d’autres au-dessus d’eux, savaient pourtant bien que ce hangar contenait des tonnes de nitrate d’ammonium, sans aucune mesure de protection.

À ces victimes s’ajoutent aussi ceux qui, habitant dans les alentours, n’avaient pas les moyens de se loger autrement que dans des taudis que le souffle de l’explosion a fait s’écrouler sur eux. Plusieurs dizaines de réfugiés syriens figurent aussi parmi les victimes.

Depuis longtemps désabusée devant l’incurie dont fait preuve l’État, la population s’est mobilisée pour faire face aux conséquences désastreuses de l’explosion. Dès le lendemain de l’explosion, avec des balais et des pelles, les habitants ont déblayé les décombres, aidés par ceux venus d’autres quartiers et d’autres villes, toutes confessions et toutes nationalités confondues. Les offres d’hébergement se sont multipliées sur les réseaux sociaux à l’attention de ceux dont les logements ont été détruits par le souffle de l’explosion. Des chauffeurs de taxi ont offert le transport aux bénévoles. D’autres se sont chargés de distribuer l’aide alimentaire et d’organiser la circulation. Cela sans parler de l’effort fourni par le personnel des hôpitaux pour soigner les milliers de blessés.

À l’opposé de ce dévouement et de cet élan de solidarité, les étroits calculs de spéculateurs charognards n’ont pas tardé à faire surface, aggravant la situation pour les sinistrés. Des locataires de longue date, qui bénéficiaient jusqu’alors d’un loyer assez bas grâce à l’ancien barème locatif, ont été surpris de voir les propriétaires mettre fin à leurs contrats. Ceux-ci ont profité d’une clause permettant la rupture du contrat en cas de sinistre, dans le but de pouvoir relouer leurs logements à des prix plus élevés.

En parallèle, parmi ceux dont les maisons ont été sérieusement endommagées, certains ont reçu des offres d’achat de leur bien venant d’investisseurs voulant placer leurs capitaux. Naturellement, la loi du marché agissant, le prix des vitres et de l’aluminium s’est envolé, au grand dam des sinistrés.

Si les services de l’État étaient absents pour organiser les secours, ceux chargés de la répression ont agi rapidement contre les manifestants rassemblés dès le lendemain de la catastrophe sur la place des Martyrs, au centre de la ville. Armés de grenades lacrymogènes made in France et soutenus par l’armée, ils n’ont pas pour autant pu faire cesser les protestations, qui se sont poursuivies après la démission du gouvernement le 10 août, réclamant le départ de toute la classe politique en place depuis des décennies.

Marwan Karim