Russie : le régime craint la contestation

29 Juillet 2020

Depuis que, le 1er juillet, Poutine s’est octroyé une quasi-présidence à vie, le Kremlin fait feu de tout bois contre tous ceux qui contestent ce référendum trafiqué et la légitimité du pouvoir russe.

Des journaux encore indépendants sont rachetés par le Kremlin pour mieux les contrôler. Des journalistes écopent de lourdes amendes pour « justification du terrorisme », voire de prison pour « trahison ». Des ONG, des proches de l’opposition démocratique subissent les coups des forces spéciales : ils réclament des élections pluralistes, on « vérifie leur implication dans le terrorisme ». Et il y a ces deux jeunes anarchistes de Saint-Pétersbourg envoyés, fin juin, en camp comme leurs neuf camarades de Penza, pour appartenance à un « réseau terroriste ».

La bureaucratie au pouvoir sait que son chef, Poutine, n’échappe plus à une impopularité croissante depuis ses attaques contre les retraites en 2018. Et en réprimant les voix discordantes, elle cherche à effrayer ceux qui voudraient les imiter.

Mais cela peut avoir l’effet inverse. Ainsi à Khabarovsk, une grande ville située près de la Chine, à 6 100 kilomètres de Moscou. Le Kremlin y a jeté en prison le gouverneur local, qu’il accuse de meurtres commis il y a quinze ans. Pour les foules de manifestants qui réclament sa libération aux cris de « Poutine, démission ! », peu importe en fait que cet homme d’affaires enrichi dans le trafic du bois et membre d’un parti ultranationaliste ait pu assassiner des rivaux : en cela, il ne dépareillerait pas les rangs des bureaucrates, affairistes et mafieux qui pillent et dirigent la Russie. En revanche, il apparaît à tous comme victime de l’arbitraire « d’en haut ». Car tout le monde sait qu’en 2018 il a battu avec 70 % des voix le candidat du pouvoir, profitant du rejet de la réforme des retraites de ce même pouvoir. Et que cela a permis à son parti d’emporter la mairie de Khabarovsk en 2019.

Or, le régime ne veut en aucun cas que d’autres clans de la bureaucratie lui disputent ce qui est la source de l’enrichissement de ses membres : son monopole du pouvoir. Surtout si c’est en mettant à profit le discrédit du pouvoir et de son chef, et en l’étalant au grand jour comme à Khabarovsk, ce qui pourrait faire tache d’huile.

Sous la chape de plomb qu’impose le régime, il sent qu’il existe un large mécontentement latent. Et il pourrait éclater : du fait de la crise économique, des prix qui s’envolent, des entreprises qui licencient, de pans entiers de la petite bourgeoisie qui ont perdu ce qu’ils croyaient être une position établie, des salaires à nouveau impayés, ou payés avec d’énormes retards.

Pierre LAFFITTE