Algérie : dans la crise, un pouvoir indulgent pour les patrons

29 Juillet 2020

En Algérie, alors que la crise sanitaire s’est aggravée, la crise économique entraîne dans la pauvreté une fraction grandissante de la population. Dans nombre d’entreprises, les travailleurs confrontés aux licenciements et à la baisse de leur pouvoir d’achat se mobilisent pour réclamer des primes ou exiger le paiement des salaires non versés depuis des mois.

Ces salaires sont d’autant plus importants que le chômage s’est envolé. Si les travailleurs du secteur public ont pu conserver un emploi et un salaire, ceux du secteur privé et tous ceux qui vivaient de petits boulots non déclarés n’ont plus rien. Aucune allocation chômage ne vient compenser leur perte de salaire. Ainsi toutes les nourrices qui travaillaient à domicile sans être déclarées se retrouvent sans revenu, les femmes qui les employaient étant elles-mêmes sans travail. Dans le commerce et les services, de nombreux jeunes se retrouvent sans emploi et sont dans l’incapacité de payer leur logement à des bailleurs privés, qui exigent à l’avance un an de loyer à leur locataire. Pour certains, le retour au village familial a offert une issue temporaire, mais peu de chances de retrouver un emploi.

En prolongeant la fermeture des frontières, le gouvernement a anéanti l’espoir de trouver du travail ailleurs, contraignant les plus désespérés à tenter de partir sur des embarcations de fortune. Sans vols aériens, sans bateaux, les membres de la diaspora algérienne ont bien du mal à faire parvenir directement des devises à leur famille sans passer par des agences qui prélèvent leur dîme.

Dans ce contexte des grèves dispersées éclatent, à travers le pays dans des entreprises publiques comme Naftal, qui distribue le carburant, ou à l’Etusa (les transports urbains d’Alger). Dans le secteur privé où les syndicats sont inexistants, les travailleurs luttent pour réclamer des primes, de meilleures conditions de travail et contre des patrons qui ont profité du Covid pour ne pas les payer et leur voler leurs congés.

La grève qui a éclaté début juillet dans l’entreprise Numilog de Bejaïa est significative. Pour se défendre les travailleurs ont décidé de créer un syndicat. À peine celui-ci créé, trois délégués syndicaux ayant été licenciés, les travailleurs ripostaient par une grève et 190 d’entre eux étaient suspendus. Cette grève a rencontré la sympathie de tous les travailleurs de Bejaïa, pas étonnés par ce bras de fer. En effet, Numilog est une filiale du groupe Cevital dont le patron est le milliardaire Issad Rebrab, première fortune d’Algérie. En 2013 déjà, il avait réprimé ceux qui avaient tenté de créer un syndicat dans son usine agroalimentaire. Cela n’a pas empêché ce grand patron, en mars 2019, de manifester avec le Hirak, le mouvement populaire qui a conduit à la démission de Bouteflika, en se disant lui aussi pour une Algérie libre et démocratique. Rebrab a été arrêté dans le cadre de la vaste opération « mains propres » qui a conduit en prison des ministres et des patrons accusés de corruption. Mais il a aussi été parmi les premiers à être libérés après l’élection du nouveau président Tebboune.

Clément avec Rebrab, Tebboune vient de faire condamner à de lourdes peines sept hauts dignitaires liés au clan Bouteflika, dont deux ex-premiers ministres et l’ex-patron des patrons Ali Haddad. En offrant ces têtes en pâture, Tebboune prétend satisfaire les aspirations qui se sont exprimées lors du mouvement populaire et tourner la page de l’ancien régime Bouteflika. Mais si celui-ci et son clan ne sont plus au pouvoir, l’ordre social qu’ils servaient, lui, est intact. Mettre quelques patrons en prison n’a pas fait avancer la cause des travailleurs qui subissent toujours la loi patronale. La grève à Numilog en est l’illustration. Quelques jours après ces procès et au moment même où les travailleurs de Numilog étaient réprimés, leur patron Rebrab, passant de la prison aux allées du pouvoir, était reçu par le gouvernement pour discuter de l’avenir économique du pays.

Les travailleurs d’Algérie ne peuvent se laisser abuser par les mises en scène du pouvoir. Pour gagner une existence digne et même pour des droits démocratiques aussi élémentaires que celui de s’organiser en syndicat, ils ne pourront compter que sur eux-mêmes. Dans leurs luttes, il leur faut trouver la voie vers le renversement de cet ordre social injuste et sans issue.

Leïla Wahda