Juin 1960 au Congo belge : indépendance et interventions impérialistes

01 Juillet 2020

Des statues du roi des Belges Léopold II, colonisateur particulièrement sanguinaire, ont été récemment déboulonnées par de jeunes manifestants, comme celles d’autres colonisateurs de par le monde. Et en effet, toute la colonisation du Congo par la Belgique fut une longue suite de massacres, non seulement jusqu’à l’indépendance proclamée le 30 juin 1960, mais aussi après.

À la fin du 19e siècle, ce territoire 80 fois plus vaste que la Belgique était devenu une colonie, considérée comme la propriété personnelle du roi des Belges, qui la mit en coupe réglée. La population subit tortures et massacres destinés à obliger les hommes à quitter leurs terres et villages afin de récolter le caoutchouc naturel, de rapporter aux colons de l’ivoire ou de perdre leur vie dans la construction du chemin de fer dont la seule utilité était d’acheminer les richesses du Congo vers l’océan, et de là vers les coffres-forts des capitalistes européens.

Un régime de terreur était imposé par des mercenaires des compagnies privées, qui prirent l’habitude de couper les mains, les bras, les pieds de ceux qui ne rapportaient pas assez, ou qui simplement ne s’inclinaient pas assez vite, et aussi de leurs enfants. Ces méthodes finirent par faire scandale et, en 1908, Léopold dut abandonner sa possession au profit de l’État belge. Mais ce n’était pas la fin du drame pour le Congo.

Au début du 20e siècle, la découverte d’immenses richesses minières ouvrit la voie au règne des multinationales impérialistes. Pour extraire le cuivre, l’or, le zinc, le cobalt, les diamants industriels, la Société générale de Belgique fonda de puissantes entreprises telles que l’Union minière du Haut-Katanga (UMHK) et la Forminière. Les capitaux affluaient, attirés par les bénéfices gigantesques que permettait l’exploitation du sous-sol. On estime qu’entre 1880 et 1920 les trusts impérialistes y gagnèrent vingt fois le capital investi. Les Congolais le payèrent dans leur chair, avec dix millions de morts, soit la moitié de la population.

Les colonisateurs imposèrent une ségrégation raciste. Les quartiers des Blancs et des Africains furent strictement séparés. Bars, restaurants, bus, cinémas, furent réservés aux Blancs, tandis que les Africains subissaient mille humiliations quotidiennes. Ainsi, seuls ceux qui avaient passé un examen montrant qu’ils savaient lire, écrire, et se servir d’un couteau et d’une fourchette, étaient considérés comme dignes d’obtenir une carte d’immatriculation au registre de la population civilisée !

Jusqu’au milieu des années 1950, la Belgique n’envisageait ni ne préparait la décolonisation du Congo. En 1957, un intellectuel belge fit hurler les colons quand il évoqua l’indépendance pour trente ans plus tard ! L’unité du pays restait tout aussi artificielle qu’au début de la colonisation, le pillage impérialiste n’ayant créé aucun marché national, aucune liaison même entre ses immenses régions. Mais le mouvement de décolonisation entamé partout en Afrique résonna au Congo, malgré les barrières érigées par la puissance coloniale.

Des aspirations nationalistes surgissaient, dont Patrice Lumumba s’affirma comme le meilleur interprète. Âgé de 35 ans, fonctionnaire aux postes, il faisait partie des « évolués ». Sa découverte du mouvement panafricain lors de la conférence d’Accra, en 1958, en fit un nationaliste radical. Il fut le premier à créer un parti non pas basé sur l’ethnicité, mais défendant l’unité nationale. Le Mouvement national congolais (MNC) regroupait des nationalistes, mais aussi des socialistes et des syndicalistes, dans ce pays où la classe ouvrière représentait 40 % de la population active.

En 1959, les émeutes qui secouèrent les masses les plus pauvres forcèrent les dirigeants belges à accélérer l’évolution vers l’indépendance. Ils manœuvrèrent pour qu’à côté de Lumumba, promu chef du gouvernement, le nationaliste beaucoup plus modéré Joseph Kasavubu devienne président de la République. Quand l’indépendance fut proclamée, le discours de Lumumba fit sensation. Au nom de tous les Congolais, il exprimait la révolte accumulée au long de ces années d’oppression. Ses mots jetés à la face du roi Baudouin, présent à la cérémonie, lui valurent une énorme popularité.

L’indépendance représentait pour les masses un immense espoir de changement social et la révolte couvait. Elle éclata d’abord dans l’armée. Les soldats congolais s’en prirent à leurs officiers, tous blancs. Après s’être opposé à cette révolte, Lumumba dut faire volte-face pour ne pas perdre toute crédibilité face au danger d’embrasement général. La quasi-totalité des colons, fonctionnaires, employés, ingénieurs belges fuirent alors le pays, laissant celui-ci sans cadres. Par ailleurs, avant de partir, les autorités belges avaient pris soin de vider les caisses du futur Congo. Les compagnies minières installèrent leur siège social à Bruxelles. Le nouvel État se voyait ainsi dépouillé de toutes ses richesses.

La Belgique ne fut pas la seule à manœuvrer. La France, la Grande-Bretagne et les États-Unis avaient aussi des intérêts sur place. Conscients qu’une explosion sociale couvait au Congo et convaincus que Lumumba serait incapable de canaliser les masses, ils intervinrent, ensemble ou en concurrence, mais toujours contre la population.

La Belgique et la France orchestrèrent la sécession de la région des mines de cuivre, le Katanga, qui fut décrétée dès le 11 juillet 1960. L’Union minière du Haut-Katanga plaça à la tête de cet État fantoche un homme à elle : Moïse Tshombé. Des soldats congolais ralliés, baptisés les gendarmes katangais, aidés de mercenaires étrangers surnommés « les affreux » (dont de nombreux Français), servirent de forces armées pour protéger les intérêts miniers. Le Sud-Kasaï, une autre riche région minière, fit également sécession. Ailleurs encore, d’autres chefs de bandes armées voulurent profiter des rivalités entre grandes puissances pour s’installer au pouvoir. Le pays fut rapidement à feu et à sang.

Les États-Unis voyaient d’un mauvais œil cet éclatement du pays, dont des concurrents moins puissants, comme la France et la Belgique, profitaient pour mettre la main sur les richesses, mais qui risquait aussi de déstabiliser la domination impérialiste. Lumumba représentait aussi pour eux le danger de voir s’installer au Congo un pouvoir nationaliste radical soulevant les espoirs des Congolais et d’autres peuples opprimés. Les États-Unis intervinrent donc par le biais de l’ONU, dont les casques bleus aidèrent à l’émergence d’un nouvel homme fort qui fut le chef de l’armée congolaise, Mobutu, un homme sûr pour eux. À la faveur du conflit entre Kasavubu et Lumumba, il fit arrêter ce dernier et le livra aux forces armées katangaises qui l’assassinèrent le 17 janvier 1961.

La disparition de Lumumba fit scandale dans le monde, faisant apparaître au grand jour les manigances des grandes puissances pour sauvegarder leurs intérêts aux dépens de toute véritable indépendance des peuples. Mais elle était aussi l’échec d’un nationaliste qui avait cru pouvoir se faire admettre par l’impérialisme sans s’appuyer sur la révolte des masses.

Sous la pression des États-Unis, la plupart des provinces minières finirent par accepter la tutelle de l’État central. En 1965, Mobutu, débarrassé de tous ses opposants, organisa un coup d’État qui fit de lui, pour trente ans, l’un des pires dictateurs d’Afrique. La première crise congolaise prit fin sans que jamais la production minière fût impactée par la guerre. Le Congo, devenu Zaïre et aujourd’hui République démocratique du Congo, allait continuer à connaître, jusqu’à nos jours, des interventions militaires étrangères, les exactions des « affreux », la misère et le pillage par les trusts impérialistes.

Marion AJAR