Russie : pollution géante dans l’Arctique

10 Juin 2020

Visible depuis l’espace : plusieurs rivières, des lacs de la presqu’île russe de Taïmyr, en Sibérie du Nord, affichent une couleur rouge sang, tandis que les eaux et les sols sont contaminés par 23 000 tonnes de diesel sur des milliers de kilomètres carrés en direction de l’océan Arctique.

À l’origine de cette pollution gigantesque, il y a l’effondrement d’un réservoir d’une centrale électrique appartenant à une filiale du géant métallurgique mondial Norilsk Nickel. Ce qui s’annonce comme une catastrophe écologique majeure serait sous contrôle, à en croire le Kremlin, qui a certes mobilisé de vastes moyens militaires, mais qui n’en serait pas à son premier mensonge d’État. Et, à défaut d’avoir pu l’éviter, Poutine a décidé de s’en servir.

« Ça ne va pas bien dans votre tête ? Comment se fait-il qu’il vous ait fallu deux jours pour nous avertir ? Allons-nous désormais découvrir les situations d’urgence par les réseaux sociaux ? » Les chaînes russes de télévision ont toutes montré le président dans ce rôle sur lequel il a bâti son image : celui d’un redresseur de torts n’hésitant pas à s’en prendre aux puissants. Les téléspectateurs russes ont donc pu l’entendre rudoyer en direct le directeur général de la filiale de Norilsk Nickel. Quant au gouverneur de la région, il en a pris pour son grade quand il a dit ne pas savoir combien de temps dureraient les opérations de nettoyage. « C’est pourtant vous le gouverneur », a fulminé Poutine.

Avec la crise sanitaire, celui-ci avait craint d’associer son image au discrédit des autorités. Car la population voyait l’épidémie se propager sans que rien ne soit organisé pour y faire face. Le Kremlin s’était défaussé sur les gouverneurs et maires des grandes villes, qu’il avait publiquement chargés de lutter contre l’épidémie. Le « centre » pouvait ainsi espérer que, si la population laissait éclater sa colère, elle épargnerait le sommet du régime.

D’où la réapparition publique de Poutine dans des circonstances où il peut s’attribuer le beau rôle. Et il en a bien besoin, sachant que le 1er juillet le Kremlin va organiser un référendum – initialement prévu le 22 avril, mais reporté pour cause de Covid-19 – sur une réforme constitutionnelle qui, de fait, doit le consacrer président à vie.

Dans cette perspective, l’instauration de l’état d’urgence fédéral pour combattre la pollution du Grand Nord sibérien par Norilsk Nickel n’est qu’un argument dans la panoplie électorale de Poutine. Comme sa promesse d’imposer une inspection générale des installations industrielles, pipelines, plateformes de forage, etc., menacées par le dégel du permafrost (le sol gelé en permanence) dû au réchauffement climatique, ce dégel serait la cause mécanique de l’effondrement du réservoir de la centrale électrique.

Le Kremlin n’a bien sûr pas les moyens d’inverser le cours des températures. Il n’a pas non plus l’envie d’inquiéter les géants industriels, gaziers et pétroliers qui se sont approprié le Grand Nord russe. Ce désert glacé produit 80 % du gaz, 90 % du nickel et du cobalt, 95 % du platine, 60 % du cuivre, et plus largement un cinquième de toutes les exportations de la Russie ou 10 % de son produit intérieur brut. Les rennes ne sont pas les seuls à trouver leur pitance sous la neige : c’est aussi le cas de Gazprom, n° 1 mondial du gaz, de Norilsk Nickel, de loin le n° 1 mondial du nickel et du palladium et l’un des principaux producteurs d’or de Russie. Ces groupes industrialo-­financiers ont pour figure de proue des ­magnats-hommes politiques, des oligarques. Mais surtout ils sont une source gigantesque de revenus pour une foule de bureaucrates petits et grands, privilégiés et parasites du système russe dont Poutine est le chef autant que la clé de voûte.

Alors, qu’importe au régime si son propre système est responsable de tels désastres écologiques, si la capitale locale du nickel, Norilsk, avec ses 120 000 habitants, est l’une des villes les plus polluées au monde, si les 50 000 ouvriers et employés de Norilsk Nickel en sont littéralement empoisonnés. Et l’on pourrait ajouter que cela ne préoccupe certainement pas non plus de grands groupes occidentaux, telle la Société générale, copropriétaire avec Norilsk Nickel d’Interros Holding Company, un groupe d’investissement de taille mondiale, ni Total, bien placé dans l’exploitation des hydrocarbures du Grand Nord russe.

Pierre LAFFITTE