Libye : la guerre pour le pétrole

10 Juin 2020

Depuis 2011 et l’intervention des armées occidentales, France en tête, pour renverser le régime de Kadhafi, les opérations militaires n’ont pas cessé de ravager ce pays. Elles viennent de connaître un nouveau retournement de situation.

Les troupes du maréchal Haftar, appuyé par l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Russie, adoubé par la France, ont dû abandonner la région de la capitale Tripoli, où elles assiégeaient l’armée du gouvernement reconnu par l’ONU et soutenu militairement par la Turquie. La Russie, ne voulant pas que son protégé Haftar perde complètement pied, s’est empressée d’envoyer sur place des avions de chasse, pour l’instant à titre dissuasif. Les grandes puissances et l’ONU se prononcent pour une nouvelle négociation en vue d’un cessez-le-feu. Elles sont d’autant moins crédibles que, il y a quelques mois, la précédente négociation avait débouché sur des accords signés à Berlin et une reprise immédiate des opérations sur le terrain. Opérations dont les puissances tiraient les ficelles et auxquelles elles fournissaient des armes, voire des combattants.

Le pétrole libyen, avec les plus riches réserves terrestres connues du continent africain, attire bien des convoitises. En 2011, la France de Sarkozy avait cru possible de reprendre pied dans le pays au prétexte de renverser la dictature. L’intervention des armées occidentales avait alors précipité le pays dans la guerre civile. La France et Total avaient choisi le maréchal Haftar. L’Italie et ENI, le pétrolier transalpin, soutenaient Faïez Sarraj et le gouvernement « légal » de Tripoli. Cette concurrence se poursuit et pas seulement sur le terrain diplomatique : on a trouvé des missiles français dans une base du maréchal ; fin mai une frégate française a intercepté un pétrolier dans les eaux libyennes, opération sur laquelle les autorités ont eu bien du mal à fournir des explications ; une des premières visites du ministre Le Drian après l’épidémie a été pour son homologue italien et a porté sur la Libye.

La production de pétrole des champs terrestres libyens, disputés entre Total et ENI, est pour l’instant presque arrêtée. Mais, pour le malheur de ce pays, des champs gaziers ont été découverts dans ses eaux territoriales, prolongeant le champ qui va du sud-est de Chypre jusqu’aux eaux libyennes, en traversant les zones économiques maritimes des deux États chypriotes, grec et turc, du Liban, d’Israël et de l’Égypte. La prospection de ce champ, les installations à prévoir pour extraire, transporter, liquéfier et réexpédier le gaz vers les pays consommateurs ont exacerbé les tensions à la mesure des bénéfices escomptés.

La Turquie a conclu un accord avec le gouvernement de Tripoli, offrant son soutien militaire contre la possibilité exclusive de forer dans les eaux libyennes, inaugurant ainsi sa nouvelle politique de puissance méditerranéenne. Les pays riverains et la France ont immédiatement protesté. Par ailleurs, la Russie veut s’imposer sur ce même terrain méditerranéen et empêcher son allié et client turc de se fournir en pétrole ailleurs que chez elle. Elle a donc envoyé des mercenaires soutenir Haftar.

Après l’Italie, la France et les États-Unis viennent d’obtenir leur adhésion au forum méditerranéen réunissant les pays ayant des vues sur le nouveau champ gazier. Derrière elles se tiennent les multinationales. Et, pour montrer qui voudrait commander, des manœuvres navales ont réuni les porte-avions Charles de Gaulle et Eisenhower au large de Chypre, en février et mars.

Pour les puissances, la guerre de Libye n’est qu’une escarmouche de la guerre du pétrole, les affrontements y sont un écho de ceux qui les opposent en d’autres lieux. Pour la population, ce sont les destructions et le désespoir.

Paul GALOIS