Italie : une régularisation sur mesure pour le patronat

03 Juin 2020

« Aujourd’hui, la civilisation gagne (…) et je veux souligner que, désormais, les invisibles seront moins invisibles » : ainsi s’émouvait Teresa Bellanova, la ministre de l’Agriculture italienne, en commentant la mesure de régularisation du travail au noir et d’attribution de permis de séjour du décret Relance, présenté par le gouvernement Conte le 13 mai.

Au sein du gouvernement, le Parti démocrate (PD) de centre-gauche s’est gargarisé de cette « mesure de justice et d’humanité », tandis que l’autre moitié de l’attelage gouvernemental, le Mouvement 5 étoiles (M5S), se montrait réticent, reprenant les arguments agités par l’extrême droite. Cette dernière poussait des hauts cris devant « l’impunité et la liberté offertes aux clandestins criminels, tandis que le gouvernement empêchait les Italiens de travailler (avec le confinement) ».

La réalité est pourtant bien loin de la nécessaire régularisation massive et sans condition de ces travailleurs, contraints aujourd’hui à une vie de surexploitation et à la clandestinité. Selon les estimations officielles, la mesure adoptée par le gouvernement pourrait concerner 200 000 travailleurs sans papiers sur les 600 000 présents dans le pays. Car seuls sont visés les bras jugés utiles, dont le manque s’est fait sentir pendant le confinement, en particulier dans le secteur agricole, mais aussi auprès des personnes âgées. Comme l’exposait crûment le gouvernement au moment de la présentation du décret, la régularisation ne s’envisageait que pour « ceux qui pourraient nous servir dans cette circonstance particulière ». Cette mesure est d’autant plus partielle qu’elle est limitée dans le temps, le permis de séjour étant accordé pour six mois… le temps de faire les récoltes en somme !

Au plus fort de la crise sanitaire, ce sont les travailleurs, les obscurs de la société, qui ont fait tourner les services indispensables. Les plus invisibles de ces obscurs sont ces dizaines de milliers de travailleuses roumaines, bulgares, ukrainiennes, qui laissent leur famille au pays et s’occupent des enfants ou des personnes âgées à domicile, l’Italie étant aussi peu équipée en crèches qu’en maisons de retraite. Parfois logées au domicile des familles, ou par des marchands de sommeil, les sans-papiers parmi elles peuvent enchaîner des journées de 12 ou 14 heures pour 900 euros par mois.

Pour les travailleurs des champs, c’est encore pire. Très majoritairement sans papiers, ils sont le plus souvent à la merci du système mafieux du « caporalat » : les recruteurs les emmènent aux champs moyennant finances, leur fournissent un peu d’eau, toujours moyennant finances, voire une paillasse dans un bidonville, elle aussi payante, tout en proposant des tarifs si bas qu’il ne reste pratiquement rien pour manger une fois payés tous les frais.

Loin de redonner leur dignité à ces travailleurs, comme l’a affirmé sans complexe le gouvernement, cette mesure de régularisation au rabais est faite sur mesure pour les patrons du secteur agricole, qui ont besoin d’une main-d’œuvre usable et jetable. Quant à défendre leurs droits et leur dignité, les travailleurs, avec ou sans papiers, ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Et les travailleurs agricoles qui ont fait grève le 21 mai dernier l’ont montré, en manifestant pour dire : « La régularisation temporaire pour les besoins du marché, ce n’est pas cela la lutte contre l’exploitation. »

Nadia CANTALE