Martinique : l’abolition de l’esclavage et le mythe Victor Schœlcher

27 Mai 2020

Le 22 mai en Martinique, un groupe de jeunes activistes nationalistes a renversé et brisé deux statues de Victor Schœlcher dans la ville de Schœlcher et à Fort-de-France. Le fait et la date ne doivent rien au hasard.

En effet, les 22 et 27 mai, en Martinique et en Guadeloupe respectivement, sont des journées où est commémorée la lutte des esclaves pour leur liberté. En Martinique, c’est le 22 mai 1848 que fut déclenchée la plus grande insurrection d’esclaves. Le 23 mai, le gouverneur de l’époque, face à la révolte généralisée, décréta l’abolition de l’esclavage sur l’île. Elle fut proclamée avant l’arrivée du décret du gouvernement français issu de la révolution de février 1848. En Guadeloupe, où les esclaves étaient au bord de la révolte et par crainte d’une insurrection comparable à celle de la Martinique, le gouverneur abolit l’esclavage le 27 mai.

Dans l’île sœur, plusieurs grands événements sont associés à cette date. C’est d’abord la guerre des rebelles noirs des 26, 27 et 28 mai 1802 contre les troupes de Bonaparte venues rétablir l’esclavage. C’est aussi le massacre des 26, 27 et 28 mai 1967 perpétré par les troupes coloniales contre les travailleurs en grève et la jeunesse révoltée. Un clin d’œil de l’histoire au mois de mai, jour pour jour.

Schœlcher était un des principaux abolitionnistes français. Membre du gouvernement provisoire de février 1848 en France, il fut l’un des auteurs du décret d’abolition du 27 avril de cette année. Pendant plus d’un siècle, Schœlcher fut vénéré comme le seul libérateur des Noirs à qui ces derniers devraient tout. Il le fut tant par les gouvernements colonialistes de la IIIe et de la IVe République française que par les partis locaux dirigés par des Noirs, les partis dits « schœlchéristes », qui se réclamaient de l’abolition pour asseoir leur popularité dans la population issue de l’esclavage.

La lutte des esclaves noirs fut savamment occultée jusqu’à la moitié du 20e siècle. Les manuels scolaires étaient muets sur leur histoire. Parallèlement, des rues Schœlcher sont légion, les statues de Schœlcher partout. Le premier grand lycée de la Martinique est le lycée Schœlcher. Le culte de Schœlcher s’accompagnait de l’ignorance totale des grands faits de la lutte des esclaves. Il fallait faire croire que les Noirs devaient leur liberté à un Blanc car eux-mêmes auraient été incapables de la conquérir. C’est dans cette culture et cette aliénation coloniales qu’ont baigné les Antilles françaises pendant plus d’un siècle après l’abolition.

Il n’en est pas moins vrai que la vie de Victor Schoelcher a été consacrée à la lutte pour l’abolition, en dépit même de certains propos qui peuvent lui être reprochés : son nom fut haï des Békés, ces Blancs esclavagistes de l’époque, et il prit place sur les barricades de février1848 avec les ouvriers parisiens.

Les jeunes activistes nationalistes, cependant, en faisant tomber les statues, ont voulu briser un mythe et « tuer » un Schœlcher qui était, il n’y a pas si longtemps encore, dans la population « Papa Schœlcher ». Ils l’ont revendiqué à visage découvert.

C’était aussi, par contraste, vouloir raviver la mémoire des insurgés noirs de mai 1848. Il fallait en particulier raviver celle de l’esclave Romain qui, emprisonné car il avait joué du tambour, fut libéré par ses frères. Ceux-ci, sur le chemin du retour, en essuyant le feu des milices esclavagistes, déclenchèrent alors l’insurrection libératrice.

Pierre JEAN-CHRISTOPHE