L’industrie de la croisière : pas de canots de sauvetage pour tout le monde.

19 Mai 2020

Du fait de la pandémie, le Celebrity Apex, un paquebot achevé au début de l’année par les Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire, n’a jamais pris la mer pour sa croisière inaugurale.

Après que le virus y a contaminé plusieurs membres d’équipage ainsi que des travailleurs qui y assuraient des finitions, le gros des salariés a été renvoyé dans leur pays d’origine et il ne reste à bord, et à quai, que 200 personnes pour assurer la maintenance minimale et un peu plus de 300 autres en attente de rapatriement.

Pour bien d’autres travailleurs de la croisière, la situation est plus dramatique. Des dizaines de paquebots de croisière errent aujourd’hui à travers les mers du globe. Rejetés de port en port, ces navires plus ou moins luxueux essuient les refus des autorités locales de laisser débarquer les membres d’équipage touchés par le virus.

En mer comme ailleurs, mieux vaut être originaire d’un pays riche, car les ambassades arrivent tôt ou tard à organiser le rapatriement de leurs passagers. Pour les équipages, en revanche, c’est une autre histoire. Actuellement, au large des État-Unis, les garde-côtes estiment que 104 paquebots sont à l’ancre, avec à leur bord 72 000 membres d’équipage qui ont interdiction de débarquer. En Méditerranée, en mer de Chine ou au large de l’Australie, le même scénario se répète : les équipages sont abandonnés à leur sort par les armateurs qui n’organisent pas un rapatriement jugé trop coûteux.

Ces dernières semaines, la situation s’est aggravée : certaines compagnies ne versent plus tous les salaires et, sur les navires où la maladie a fait son apparition, les équipages sont confinés dans les cabines. Dans ces circonstances, plusieurs suicides ont été dénombrés et quatorze membres de l’équipage du Navigator of the Seas, actuellement dans le port de Miami ont entamé une grève de la faim.

Ces villes flottantes dont certaines peuvent accueillir 5 000 passagers et 2 000 membres d’équipage sont des concentrés des tares de la société. Sous pavillon de complaisance, les travailleurs de dizaines de nationalités différentes embarquent pour plusieurs mois, s’entassent à deux, dans des cabines d’environ 8 m2 sans hublot et travaillent sept jours sur sept. Les salaires varient en fonction du poste, qui lui-même varie en fonction de la nationalité, et la plupart du temps ils se situent sous le smic français. À bord des paquebots règne une véritable ségrégation sociale. Derrière le décor tape-à-l’œil, l’équipage a ses propres ascenseurs afin de ne pas croiser les passagers et tous les lieux ouverts au public leur sont interdits s’ils n’y travaillent pas. C’est ainsi que le personnel de la blanchisserie, des machines ou des cuisines passe ses sept mois de travail sous le niveau du premier pont-promenade sans quasiment voir la lumière du jour.

L’épidémie jette une lumière crue sur les conditions d’existence des travailleurs de la croisière, dont les armateurs n’ont que faire maintenant que la machine est grippée. Alors que ce sort semblait réservé aux embarcations de fortune des migrants ou aux navires humanitaires qui leur portent secours, voilà que ces équipages, venus majoritairement de pays pauvres, se retrouvent bloqués en mer ou dans des ports, sur des paquebots désertés par les touristes.

Correspondant LO