Russie : des travailleurs refusent d’être contaminés

05 Mai 2020

En Russie, le confinement a été instauré le 28 mars et les entreprises jugées non essentielles ont été arrêtées jusqu’au 12 mai. Le 1er mai, 124 054 personnes avaient été testées positives au coronavirus et 1 222 décès déclarés. Mais ces chiffres pourraient bien être en dessous de la réalité et la situation sanitaire plus menaçante qu’il n’y paraît.

Récemment, deux mouvements de protestation dans de grandes entreprises liées au secteur des hydrocarbures ont levé le voile sur les risques que couraient ceux qui travaillent encore.

Dans la région de Yakoutie à Tchayandinskoïe, en Sibérie, le trust étatique Gazprom dispose d’un site alimentant un gazoduc en direction de la Chine, où travaillent 10 500 ouvriers employés par 79 entreprises sous-traitantes. Venant de différentes régions pour plusieurs mois de travail, ils sont logés dans des baraquements collectifs, dans 24 cités ouvrières. Mi-avril, plusieurs dizaines de cas de malades du Covid-19 sont apparus, une centaine en tout ont dû être hospitalisés. Le 15 avril, la direction a fait cesser le travail, mais a interdit aux ouvriers de rentrer chez eux. Ils sont restés confinés tous ensemble, sans savoir qui était contaminé, sans informations sur ce qui les attendait. On les a testés, mais la direction a refusé de leur donner les résultats.

La colère a éclaté le 27 avril. Plusieurs centaines d’ouvriers se sont rassemblés pour interpeller la direction en criant : « On est quoi, des cochons ? Et la quarantaine ? Où sont les masques ? On n’a rien ! » Le lendemain, ils ont bloqué l’accès au site. À travers les réseaux sociaux, grâce à leurs familles parfois à des milliers de kilomètres de là, ils ont fait savoir dans quelle situation ils se trouvaient. Dans une même chambre vivent dix à douze personnes, qui mangent dans une vaisselle collective. Il n’y a ni masques, ni gants, ni désinfectant. Et ils ne savent toujours pas qui, d’après les tests, est contaminé… Mais le 1er mai, un responsable local a publié sur son compte Telegram une information selon laquelle un tiers de l’effectif avait été testé positif, soit de 3 000 à 3 500 personnes ! Le soir même, ce message disparaissait. Officiellement, la Yakoutie n’avait recensé jusque-là que 263 cas de coronavirus. Suite à la mobilisation des travailleurs, le gouverneur de la région a annoncé que Gazprom les ramènerait bientôt chez eux.

Au même moment, le journal Novaïa Gazeta publiait un reportage sur une autre protestation, dans la région de Mourmansk. L’entreprise Novatek y a lancé un chantier de construction d’une usine gigantesque qui fabriquera des plateformes offshore. 4 000 ouvriers travaillent sur ce chantier. Cette fois, à la mi-avril, ce sont des ouvriers eux-mêmes qui ont refusé d’embaucher, après l’irruption du Covid-19 sur le site. Là encore, la direction refusait de communiquer les résultats des tests effectués, niant qu’il y ait une épidémie importante. Le fichier contenant ces résultats a pourtant fuité, révélant une énorme contamination. « Dans mon foyer de 205 personnes, témoigne un ouvrier, il y a 171 contaminés. En tout, on est 4 000 travailleurs et 1 900 sont contaminés. » Ces chiffres ont fait l’effet d’une bombe, la région n’ayant déclaré officiellement que 867 contaminations et le gouverneur ayant prétendu que Novatek prenait toutes les précautions nécessaires.

La direction fait pourtant pression pour que le travail continue. « Si tu te plains de te sentir mal, on ne te traite pas vraiment. On te donne seulement de quoi faire baisser la fièvre. Du coup certains ont des pneumonies, mais il n’y a pas d’antibiotiques. La direction nous a dit que ceux qui le voulaient n’avaient qu’à faire leurs valises pour aller à l’hôpital. Cet hôpital des maladies infectieuses est situé à 128 kilomètres. En plus ils nous font peur en disant : “Là-bas vous vous trouverez tellement mal qu’il vaut mieux rester ici”. » Novatek refuse de séparer les logements des travailleurs en bonne santé et ceux des malades, pour au moins limiter la contagion. Elle parle d’instaurer une sorte de chômage partiel avec un salaire amputé. Ce salaire ne devant être versé que le 15 mai prochain, c’est clairement un chantage pour pousser les ouvriers à travailler.

Ces exemples montrent le genre de catastrophe que provoque l’avidité sans limite d’un patronat qui, en Russie, se confond largement avec la bureaucratie d’État au pouvoir et se sent tout permis. En tout cas, tant que les réactions des travailleurs ne les arrêtent pas.

Pierre MERLET