Nos lecteurs écrivent L’OMS, des moyens dérisoires

22 Avril 2020

Après la décision de Trump d’interrompre les versements des États-Unis à l’Organisation Mondiale de la Santé, nous publions cette correspondance de Marc Peschanski, directeur scientifique de l’Institut des cellules souches à Corbeil.

L’OMS, cette organisation fille de l’ONU, a été créée pour répondre à un besoin évident, celui d’une organisation mondiale de la prise en charge des questions sanitaires de l’humanité. Personne parmi nous n’a trop d’interrogation aujourd’hui sur la nécessité d’organiser à l’échelle mondiale une telle prise en charge, a minima une coordination. Une épidémie née dans une province chinoise dont (presque) tout le monde ignorait jusqu’au nom a mis en quelques semaines en confinement plus de la moitié de l’humanité (l’autre moitié n’en ayant, en général, pas la possibilité).

L’OMS a justement été créée parce que ces périls auxquels nous faisons face concernent l’ensemble de l’humanité : cela s’impose comme une évidence aujourd’hui, mais il suffit de se souvenir de la Peste Noire pour faire remonter cette évidence à… 1348 ! Cette mobilisation de l’ensemble des forces de l’humanité lorsque nous avons à donner une réponse qui la concerne tout entière est d’ailleurs ce que nous, scientifiques, vivons à chaque instant.

Et sans être économiste, je peux même m’avancer à dire que c’est aujourd’hui la même chose dans tous les domaines de l’activité humaine, parce que ce que l’on appelle la « mondialisation » est – une fois débarrassée de ses oripeaux purement liés à la recherche par une poignée d’individus d’une rentabilité financière maximale – une nécessité incontournable. Bref, l’idée qui a présidé à la création de l’OMS s’impose d’elle-même, en sortir est un crime contre l’humanité.

Maintenant parlons de son action et pour cela, commençons par donner un chiffre glaçant : le budget de l’OMS est de 3 milliards de dollars par an. Vous avez bien lu. Pour organiser la défense sanitaire de toute l’humanité, les États ont (péniblement) rassemblé la moitié du Crédit impôt recherche du seul État français, et je pourrais aussi écrire « moins de la moitié des bénéfices du seul Sanofi ». Une goutte d’eau. Et le budget porté en 2009 à 1 000 milliards de dollars du Fonds Monétaire International (le FMI) est là pour mieux nous montrer encore où sont les priorités.

Alors, depuis des décennies, l’OMS n’a absolument pas les moyens de son action. Elle concentre du coup l’essentiel de ses efforts sur les seules explosions sanitaires des pays du Tiers-monde – secondée en cela par quelques ONG comme MSF ou Médecins du Monde dont les budgets sont, cumulés, quasiment à son niveau ! – et vit dans une urgence permanente qu’elle ne parvient jamais à dépasser. Le VIH en Afrique et en Asie, le choléra en Haïti, les virus Ebola, Zika ou Chikungunya… pas de répit, et aucune possibilité de s’attaquer aux problèmes sanitaires de fond qui dévastent des continents entiers. Aucune possibilité non plus de réaliser la coordination des moyens sanitaires des quelques pays mieux dotés, ni avec les pays du Tiers-monde qui meurent de maladies du Moyen Âge, ni même entre eux lorsque cela est indispensable.

Ce que nous vivons aujourd’hui est la conséquence de ce décalage entre une idée qui s’impose d’elle-même et son absence de concrétisation par ceux qui avaient tous les moyens de la réaliser. Les épidémiologistes de l’OMS sont accusés de n’avoir pas prédit ce qui allait se passer ? Quelle hypocrisie ! D’abord parce que, en fait, ce n’est pas vrai. Ils ont lancé de nombreux signaux d’alerte depuis très longtemps en soulignant, rapport après rapport, que le risque d’une pandémie de ce genre n’était pas une hypothèse mais une prédiction dont seule la forme et la date n’étaient pas déterminables. Ensuite parce que l’OMS n’avait absolument pas à sa disposition les moyens de coordonner quoi que ce soit – a fortiori d’imposer, ce qui aurait été nécessaire (on le voit bien puisque les États, chacun de leur côté, sont en train de nous imposer une autre vie !) – ni financièrement, ni organisationnellement, ni politiquement. C’est bien cela la leçon qu’il faut tirer pour l’avenir de l’humanité.

Ce n’est pas de moins d’OMS mais au contraire de beaucoup plus d’OMS dont nous avons besoin, et si cette saleté de SARS-CoV-2 devait nous laisser au moins ce message, il n’aurait pas tout à fait été que la 11e plaie d’Égypte. Nous avons besoin de nous organiser à l’échelle du monde, sans laisser isolé aucun pays d’Afrique ni aucune province perdue de Chine, pour répondre aux défis auxquels l’humanité toute entière doit faire face. Et cela vaut aussi bien pour la santé que pour le climat, la misère, l’eau potable, la nourriture ou notre écosystème…

Marc Peschanski