Allemagne : confusion politique et progrès de l’extrême droite

19 Février 2020

En Allemagne, le 5 février, le responsable local du petit parti de droite FDP, Kemmerich, se faisait élire ministre-président du Land de Thuringe grâce aux députés d’extrême droite (AfD) et chrétiens-démocrates (CDU) réunis.

Devenir chef de gouvernement grâce à l’extrême droite : ce tabou n’avait jamais été brisé depuis 1945. Cela a soulevé une vague d’indignation, des manifestations dans différentes villes ont visé des permanences de la CDU, du FDP et de l’AfD. Un jour plus tard, le 6 février, le nouveau ministre-président annonçait sa démission.

Une cascade de démissions et renvois de responsables CDU impliqués dans l’affaire s’en est suivie. Dépêchée sur place, la dauphine de la chancelière, Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), n’a pas réussi à faire se dédire les responsables régionaux de son parti. Jusqu’à aujourd’hui, certains justifient leur geste. AKK a annoncé alors le 10 février, à la surprise générale, qu’elle renonçait à être candidate à la succession de Merkel et qu’elle démissionnerait de la direction de la CDU.

Cette confusion politique est une des conséquences des succès de l’extrême droite. Les élections pour renouveler les Parlements ont eu lieu à l’automne 2019 dans trois Länder (États-régions) de l’Est. Elles ont toutes été scrutées de près en raison de la montée de l’AfD. Dans chacun, le ministre-président sortant, qu’il soit CDU, SPD (sociaux-démocrates) ou Die Linke (gauche radicale), s’étant présenté comme rempart contre l’AfD, a obtenu grâce à ce positionnement un surplus de voix : tous trois ont amélioré leur score.

La Thuringe, où avait lieu la dernière des élections, était le seul Land dirigé (depuis 2014) par Die Linke, en coalition avec le SPD et les Verts. Le 27 octobre 2019, Die Linke recueillait 31 % des voix, arrivant en tête : une première en Allemagne. Ce score apparaissait comme une victoire de son chef de file, Bodo Ramelow, et sa réélection semblait logique. Cependant Die Linke, le SPD et les Verts n’avaient plus la majorité, totalisant seulement 45 % des voix. Comme dans les deux autres Länder, l’AfD arrivait en deuxième position, avec plus de 23 % des voix, plus du double de 2014.

Dès le 1er novembre, le dirigeant régional de l’AfD adressait donc une lettre aux dirigeants locaux de la CDU et du FDP, leur proposant « de nouvelles formes de coopération ».S’ensuivirent des tractations secrètes, jusqu’à l’élection du 5 février qui a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Personne n’imaginait que le FDP, qui n’avait recueilli que 5 % des voix, proposerait de diriger le gouvernement. Mais, fort des voix de l’AfD, de la CDU et du FDP, Kemmerich l’emporta d’une seule voix sur l’ancien ministre-président Ramelow.

Cette élection, un coup politique, fleure l’anticommunisme, car un des objectifs était d’écarter Ramelow. Si Die Linke a gouverné de façon très responsable vis-à-vis de la bourgeoisie, elle n’en suscite pas moins la haine des réactionnaires et des anticommunistes rien que par ses origines de parti politique de l’ex-RDA, et par son langage, qui continue de tenir compte des classes populaires.

La crise actuelle dévoile maintenant une CDU divisée, peut-être en voie d’implosion, avec un centre qui suit Merkel et une aile profondément réactionnaire qui juge son cours beaucoup trop à gauche et lorgne vers des coalitions avec l’AfD.

L’attirance de pans entiers de la CDU/ CSU envers l’AfD n’est ni nouvelle ni surprenante. Nombre de politiciens de l’AfD sont issus de la CDU, d’autres protègent l’AfD depuis la CDU, comme l’ancien chef du renseignement intérieur Maaßen. CDU et AfD ont parfois le même langage, ils peuvent travailler ou voter en commun au niveau local, comme lorsque la CDU suit l’AfD réclamant l’ouverture d’une enquête parlementaire contre Die Linke. Leur proximité, sinon leur perméabilité, ne peuvent que s’accroître, car l’ensemble des prétendants à la succession de Merkel, qui se remettent sur les rangs suite au retrait d’AKK, sont largement plus conservateurs.

L’imposture est dans les déclarations des deux partis. La CDU, quand cela l’arrange, axe sa campagne en se faisant passer pour un barrage contre l’AfD, comme en Saxe voisine. Quant à l’AfD, elle fait son fonds de commerce des attaques incendiaires contre les partis « établis », jusqu’à des menaces contre Merkel ou d’autres responsables. Elle alimente un climat délétère et arme les groupuscules fascisants qui préparent des attentats contre des hommes politiques, des immigrés ou des militants. Elle n’en est pas moins mue par l’opportunisme et n’hésite pas à s’allier à cette même CDU qu’elle vilipende ailleurs.

Ce parti qui fait imploser le système politique semble lui aussi proche de l’implosion. Avec ces positionnements contradictoires, l’AfD est écartelée entre une aile qui se veut respectable, prétend vouloir arriver au pouvoir par les urnes en conquérant la majorité des électeurs, et une partie en développement rapide qui ne se cache pas de s’inspirer du nazisme.

C’est d’ailleurs ce qui a contribué à l’indignation après l’élection du 5 février : la branche fascisante de l’AfD est dirigée et incarnée justement par le responsable du parti en Thuringe, Höcke. C’est lui qui a tiré les ficelles pour aboutir à l’élection d’un chef de gouvernement FDP. En pleine ascension, il ne cache plus son ambition de diriger demain tout le parti.

Nul ne sait quelle sera la sortie de crise, de toute façon provisoire, en Thuringe, mais elle a montré que les partis gouvernementaux ne peuvent offrir aucune protection contre l’extrême droite. Seule la classe ouvrière, en luttant sur son terrain de classe, contre le patronat qui multiplie attaques et plans de licenciements et contre le gouvernement à son service, peut ouvrir de nouvelles perspectives à l’ensemble de la société et faire reculer ce poison.

Alice MORGEN