Le 13 février 1960 : la bombe A française et ses dégâts

12 Février 2020

Il y a soixante ans, le 13 février 1960, avait lieu le premier essai nucléaire français à Reggane, dans le désert du Sahara. Il fut suivi de 56 autres sur le sol algérien jusqu’en 1966, essais qui se poursuivirent en Polynésie jusqu’en 1986, quand Chirac y mit fin.

En tout, la France a procédé à 210 essais nucléaires, dont le premier, baptisé Gerboise bleue, fit exploser une bombe d’une puissance trois à quatre fois supérieure à celle larguée sur Hiroshima.

Dans le contexte de la Guerre froide et de la course aux armements, la France devenait le quatrième pays à se doter de l’arme nucléaire, après les États-Unis, l’Union soviétique et la Grande-Bretagne, cherchant ainsi à assurer sa place au sein des grandes puissances, malgré la défaite subie vingt ans auparavant devant les armées allemandes et malgré l’occupation du pays. Lors de l’essai, Félix Gaillard, un ministre de la IVe République qui avait poussé à la réalisation du projet, résumait l’opinion des dirigeants et de l’état-major en affirmant que « jamais il n’avait senti plus qu’en ce moment que le pays surmontait la défaite de 40 » ; de son côté, de Gaulle y était allé d’un « Hourra pour la France qui, depuis ce matin, est plus forte et plus fière ».

Si de Gaulle, au pouvoir en 1960, se fit gloire de l’essai nucléaire, il va sans dire qu’il avait fallu des dizaines d’années de recherches pour y aboutir. Interrompues par la Deuxième Guerre mondiale, les recherches avaient été reprises dès le début des années 1950, y compris sous des gouvernements ayant des sensibilités dites de gauche, comme celui de Mendès-France ou du socialiste Guy Mollet, qui pratiquaient l’art du double langage. Face à la majorité de la population, ils se présentaient comme des pacifistes, soucieux de faire pression sur les deux Grands afin de maintenir un équilibre empêchant le pire, ce qui ne les empêchait pas de faire voter des crédits destinés à alimenter le monstre qu’ils fabriquaient. Mais, devant la superpuissance militaire des USA comme de l’URSS, il aurait fallu de toute façon être bien naïf pour croire que la possession de cette bombe par la France aurait pu vraiment compter.

Avant de choisir Reggane, des études avaient été faites pour le choix d’un site dans les Alpes, le Midi ou la Corse. Mais, outre que le socle géologique n’offrait pas une solidité suffisante, ces régions, même moins peuplées que le nord du pays, regroupaient quand même des dizaines de milliers d’habitants, qui ne se seraient pas privés de protester. Reggane se trouvait dans le désert, loin de toute grande ville, et surtout, les Algériens étant encore sous domination de l’impérialisme français, ils n’avaient pas leur mot à dire.

Cependant, cette partie du Sahara n’était pas aussi déserte que les officiels et les militaires voulaient le faire croire. De 15 000 à 20 000 Algériens vivaient dans un rayon de 150 kilomètres autour du lieu choisi pour l’explosion, auxquels s’ajoutaient les nomades. Et la construction de la base militaire de Reggane, située, elle, à quelques kilomètres du point de lancement, puis son fonctionnement, occupaient une dizaine de milliers de personnes, 6 500 Français civils et militaires et 3 500 Algériens.

Pourtant, alors que les dangers et les conséquences de l’arme nucléaire sur la santé des survivants étaient connus depuis les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki en 1945, l’état-major français ne prit aucune mesure de protection pour les civils de la région, et encore moins pour les quelque 300 soldats, en majorité des appelés du contingent, mobilisés pour tester les effets de la radioactivité. Leurs récits sur les conditions de leur présence montrent toute l’irresponsabilité des instigateurs de ces essais et, en dernier recours, du gouvernement.

Même les officiels ne furent pas épargnés. En 1962, un accident se produisit lors d’une explosion souterraine, du nom de code de Béryl. De la lave radioactive s’échappa, le nuage formé gagnant jusqu’à la Libye. Deux ministres français, Pierre Messmer à la Défense et Gaston Palewski à la Recherche, étaient présents. Le second décéda d’une leucémie en 1984, convaincu d’avoir été victime des suites de cette explosion.

Pendant des années, les conséquences des radiations sur les hommes et la nature furent étouffées par le secret défense, d’autant plus facilement que, comme pour l’amiante, elles n’étaient pas immédiates. Pour répondre aux inquiétudes légitimes des présents, les autorités françaises, qui cultivaient déjà l’art du mensonge afin de dégager leur responsabilité, multipliaient les déclarations disant que, soixante jours après l’explosion nucléaire, « la radioactivité au sol était très inférieure aux normes de sécurité admises ».

Il fallut attendre 2013 pour que le secret soit partiellement levé par le ministre de la Défense Le Drian, et encore uniquement pour l’opération Gerboise bleue, c’est-à-dire le premier essai. Une carte mit alors en évidence que le nuage radioactif s’était étendu sur plusieurs pays africains et aussi sur le sud de l’Europe.

Combien y a-t-il eu de victimes, en Algérie et sur les 118 îles de Polynésie : 150 000, ou les 80 000 cas reconnus par le gouvernement ? Il est difficile de le savoir, compte tenu de la chape de silence posée sur les conséquences des radiations. En janvier 2010, la loi Morin ouvrait la possibilité d’indemnisations, en même temps qu’était créé le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen) chargé d’examiner les plaintes déposées. Entre cette date et janvier 2014, il n’en examina que 843, dont seules 15 furent acceptées, permettant de toucher des indemnités !

Il faut dire que le Civen est un organisme qui se réunit pour de brèves sessions annuelles, dont le nombre est inférieur à vingt. Et, s’il a un statut d’autorité indépendante, les sept membres qui le composent n’en conservent pas moins leur qualité de fonctionnaires du ministère… de la Défense. Il n’est donc pas étonnant que le pourcentage d’indemnisations par rapport aux dossiers déposés par les irradiés ou leurs ayants droit se soit situé pendant des années entre 2 % et 7 %. Ce n’est qu’en 2018 qu’un changement de la méthode, prenant en compte les risques auparavant considérés comme négligeables, a permis la validation de 115 dossiers sur les 266 étudiés, ce qui reste cependant un nombre infime par rapport à la réalité des cas.

Avec la possession de la bombe A, les dirigeants français ont affirmé hisser le pays au rang de grande puissance. Cette prétention est ridicule et coûte cher. Mais, pire, rien ne dit que l’armée et le pouvoir, qui ont montré leur irresponsabilité il y a cinquante ans, ne soient pas capables d’utiliser un jour cette arme de destruction massive, avec les conséquences dramatiques qui en découleraient.

Marianne LAMIRAL