SNCF-RATP : un mouvement qui en prépare d’autres

22 Janvier 2020

Jeudi 16 janvier, au quarante-troisième jour de grève et sixième temps fort depuis le début du mouvement, le taux de grévistes avait remonté à la SNCF. D’après la direction, plus de 30 % des conducteurs étaient en grève et 18 % des contrôleurs. À la RATP, la grève restait très majoritaire au métro et remontait aussi dans les bus.

Les manifestations ont regroupé ce jour-là 187 000 personnes, selon le ministère de l’Intérieur, dont 28 000 à Paris. L’ambiance était très dynamique, avec des cortèges de grévistes de la SNCF, de la RATP, de l’éducation, des hôpitaux, ainsi que de travailleurs de certaines entreprises privées, mêlant tous leurs slogans. Les banderoles confectionnées par les grévistes étaient visibles et arborées partout fièrement. Ce joyeux défilé formait la grande partie du cortège.

Il était visible que, loin d’être un baroud d’honneur, ces manifestations regonflaient tout le monde et que le mouvement était encore bien vivant. L’intersyndicale appelait d’ailleurs à une nouvelle journée d’action interprofessionnelle le vendredi 24 janvier, et à des actions diverses d’ici là.

À sa sixième semaine, le mouvement pouvait aussi mettre à son actif d’avoir déjoué la manœuvre autour du vrai-faux retrait de l’âge pivot, orchestrée avec la complicité des directions de la CFDT et de l’UNSA. Elle n’a été d’aucun effet sur les grévistes et, d’ailleurs, aucun militant de ces organisations à la RATP ou la SNCF n’a osé la défendre dans les AG. Et, même dans l’opinion publique, l’opération a capoté : les sondages d’opinion montraient que le mouvement de grève conservait plus de 61 % d’opinions favorables au bout d’un mois et demi.

Pour autant le lendemain, dans beaucoup de discussions individuelles et aussi dans certaines AG, beaucoup faisaient le constat que le mouvement ne s’élargissait pas, en particulier dans le privé. Or, depuis le début, les grévistes ont fixé comme objectif à leur lutte le retrait total de la réforme, et ils étaient bien conscients qu’ils ne pouvaient pas, à quelques dizaines de milliers, même déterminés, imposer le retrait d’une attaque visant des millions de travailleurs. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, à juste titre, les grévistes les plus actifs ont multiplié, toutes les dernières semaines, les démarches vis-à-vis des travailleurs d’autres entreprises, distribuant des tracts dans des centres commerciaux, à la porte d’entreprises ou de cantines de zones industrielles. Mais, si les grévistes ont trouvé du soutien moral et parfois financier auprès de ces travailleurs, le démarrage du mouvement qu’ils guettaient n’a pour l’instant pas eu lieu.

Et, plus que l’aspect financier, c’est cette absence d’extension de la grève à d’autres secteurs qui a donné aux grévistes le sentiment d’avoir été au bout de ce qui dépendait d’eux, au bout de leur mouvement, tel qu’initié depuis le 5 décembre, en grève reconductible.

Le vendredi 17, certaines AG, tant à la RATP qu’à la SNCF, ne reconduisaient pas la grève, pour la première fois depuis le 5 décembre. D’autres reconduisaient le mouvement sans pour autant prévoir de nouvelles AG avant le 24 janvier. D’autres enfin, tout en étant conscients d’être une minorité encore en grève, choisissaient d’y rester afin de préparer au mieux la journée de vendredi.

Mais, dans la plupart des assemblées, il n’y a eu aucune dissension entre ceux qui choisissaient de rester en grève, et ceux qui choisissaient de reprendre. Tout d’abord, parce que tous affirmaient la nécessité de continuer la lutte et de se retrouver tous en grève et dans la rue le 24 janvier. Bien sûr, il y a le regret de n’avoir pas obtenu le retrait de la réforme, mais il y a aussi la fierté, la conviction d’avoir jeté ses forces dans la bataille et d’avoir, de cette façon, montré la voie à l’ensemble du monde du travail.

Et, comme bon nombre de grévistes l’ont exprimé, souvent de façon émouvante, ils ont découvert la solidarité, le sentiment de liberté de ceux qui, après avoir encaissé les coups, savent les rendre durant six semaines. Plusieurs milliers de travailleurs sont devenus de fait des militants de leur classe, examinant quotidiennement le rapport de force, tissant des liens, apprenant à rédiger des tracts, à confectionner des banderoles, des slogans, à prendre la parole devant des inconnus. Ils ne sont pas près de l’oublier.

C’est une première conquête, dans la guerre qui ne peut que s’intensifier entre la bourgeoisie et les classes populaires.

Christian BERNAC