Russie : nouveau gouvernement, vieux problèmes

22 Janvier 2020

Le traditionnel discours du président russe sur l’état de la nation, le 15 janvier devant le Parlement, fut sans réelle surprise. L’annonce de mesures dites sociales, et même l’évocation de changements dans la Constitution, c’était la routine. Sauf que le même jour, sans y avoir fait allusion dans son discours, Poutine a renvoyé le gouvernement de Medvedev, son Premier ministre.

Sur les vingt ans où Poutine a dirigé le pays, les quinze derniers l’ont vu flanqué de Medvedev. Un second auquel il faisait assez confiance pour lui céder pour quatre ans son fauteuil en 2008, la Constitution lui interdisant plus de deux mandats consécutifs.

Ce rôle de lieutenant fidèle incluait celui de fusible. Et un fusible, cela saute en cas de surtension. Or, depuis plusieurs années, le pouvoir russe est soumis à des pressions tant extérieures qu’intérieures qui vont croissant.

Alors que Poutine avait chargé son gouvernement d’obtenir une croissance dépassant la moyenne mondiale, l’inverse s’est produit. L’économie russe stagne, la misère se répand : plus d’un Russe sur sept survit avec moins de 150 euros par mois. Et la concurrence se fait plus âpre pour écouler le pétrole et le gaz, principales sources de devises de l’État russe. Quant aux grands groupes capitalistes venus en Russie profiter d’une main-d’œuvre qualifiée et du peu de protection légale des travailleurs, ils réduisent leur production. Ford, Renault, Volkswagen, etc., licencient à tour de bras et font le chantage à leurs ouvriers de se retrouver à la rue s’ils n’acceptent pas d’être plus mal payés. Partout, dans l’industrie et les services, les salaires ne suivent pas la hausse des prix, sur fond de sanctions occidentales qui renchérissent les importations ou obligent à se rabattre sur des produits locaux plus coûteux. Et l’on revoit des salaires non payés durant des mois, comme aux heures les plus sombres de la période qui a suivi la désintégration de l’URSS.

D’où un mécontentement diffus mais réel, avec des grèves qui éclatent dans la santé, l’enseignement – secteurs les plus frappés en termes d’effectifs ou de salaires – et aussi dans des industries de pointe.

À cela s’est ajouté le large mouvement de 2018 contre la réforme qui repoussait l’âge de départ en retraite de cinq ans pour les hommes et huit pour les femmes. En plein Mondial de football, cela a donné lieu à des manifestations d’un bout à l’autre du pays.

Poutine avait fait endosser sa réforme par Medvedev. Résultat, avec la chute du pouvoir d’achat, la cote de popularité du Premier ministre a plongé à 38 %. C’est ce qu’il paie de son renvoi.

Mais si c’est la seule chose qu’il n’ait pas volée – les gens font ainsi allusion à son immense fortune et à ses villas de luxe en Toscane, qui ont fait les choux gras des réseaux sociaux –, il n’est pas sûr que cela requinque pour autant la cote de Poutine, qui en a aussi pris un sacré coup ces derniers temps.

C’est à cela que celui-ci répondait le 15 janvier, en annonçant une série de mesures sociales, pour plus de 10 milliards de dollars en 2020, dont une forte prime aux vétérans et l’attribution d’un capital maternel à celles qui feront leur devoir patriotique d’avoir un enfant de plus. Dans les entreprises où il y a beaucoup de femmes, ce capital a entraîné bien des discussions : moins pour en créditer Poutine que pour savoir à quels besoins urgents il pourrait servir…

Poutine joue du vieux dicton « On a un bon tsar, mais entouré de mauvais boyards ». Comme si se défausser sur les boyards de la bureaucratie suffisait. Michoustine, qui succède à Medvedev, a aussitôt déclaré qu’il ne reviendrait ni sur la réforme des retraites ni sur les impôts qui pèsent sur la population, même très pauvre.

Michoustine est très représentatif des affairistes serviteurs de l’État russe. Après avoir débuté comme haut fonctionnaire, il a dirigé un fonds d’investissement, puis a pris la tête du fisc. C’est une administration liée au monde des affaires et très corrompue, qui fait partie du noyau dur de l’État : celui des siloviki, ces « institutions de force » (armée, police, services secrets, douane, fisc) sur lesquelles Poutine s’appuie depuis vingt ans. Quant à sa femme, officiellement simple mère de famille, le fait qu’elle a déclaré avoir gagné plus de 11 millions d’euros depuis que Michoustine a intégré les hautes sphères du fisc est typique des milieux de la haute bureaucratie !

La Bourse de Moscou s’est envolée après le renvoi de Medvedev. Mais il est probable qu’elle apprécie plus encore les changements dans la Constitution annoncés le même jour. Ils visent à assurer qu’en 2024 Poutine qui, dit-il, ne se représentera pas à la présidence, gardera un poids décisif dans l’architecture du pouvoir.

En Russie, la poigne d’un Poutine ne saurait faire oublier que la stabilité de l’ordre social et les privilèges des nantis dépendent moins d’un droit de propriété, qui reste incertain, que du pouvoir politique.

Pierre LAFFITTE