États-Unis : la vague de répression antiouvrière

22 Janvier 2020

Courant 1919, aux États-Unis, des attentats attribués aux anarchistes furent le prétexte d’une vague de répression contre les ouvriers révolutionnaires.

Le 2 janvier 1920, le ministre de la Justice A. Mitchell Palmer, qui avait vu son domicile visé par une bombe, lança des raids (restés dans l’histoire sous le nom de « Palmer’s raids) contre des militants anarchistes, syndicalistes, communistes, tous étrangers, afin de les déporter hors du pays.

La répression antiouvrière était une réalité depuis longtemps. Déjà en 1914 la police et la justice de l’Utah avaient comploté pour accuser de meurtre un militant du syndicat révolutionnaire IWW (Industrial Workers of the World), Joe Hill (Hägglund de son vrai nom, né en Suède), le condamner à mort et l’exécuter l’année suivante.

Le pouvoir de la bourgeoisie américaine et la politique impérialiste et guerrière de son gouvernement furent contestés dans la classe ouvrière, particulièrement à partir du moment où le président démocrate Woodrow Wilson prit la décision peu populaire d’engager les États-Unis dans la Première Guerre mondiale, en 1917.

Au même moment, les prodigieux événements de la révolution russe, où la classe ouvrière renversa le tsar en février, s’organisa en soviets, s’arma et conquit le pouvoir en octobre pour mettre fin à la guerre, influencèrent un nombre croissant d’ouvriers outre-Atlantique.

La répression contre les IWW s’accentua. Cent militants, dont un de leurs dirigeants les plus populaires, « Big Bill » Haywood, furent arrêtés et condamnés l’année suivante pour opposition à la mobilisation et encouragement à la désertion. Haywood, condamné à vingt ans de prison, s’enfuit en Russie soviétique juste avant d’être incarcéré. Il y mourut dix ans plus tard.

En juin 1917, l’anarchiste Emma Goldman et son compagnon Alexandre Berkman furent condamnés, pour opposition à la mobilisation, à un séjour derrière les barreaux de la démocratie américaine ; ce n’était pas leur premier. Ils furent relâchés deux ans plus tard, pour être déportés en Russie fin 1919, pays dont ils avaient émigré trente ans plus tôt.

De même, le dirigeant du Parti socialiste Eugene Debs fut condamné à dix ans de prison en 1918 pour un discours contre la mobilisation. C’est de sa cellule du pénitencier d’Atlanta qu’il mena sa campagne pour l’élection présidentielle de 1920, où il recueillit près d’un million de voix (3,4 %).

John Reed, journaliste devenu bolchevik en rejoignant la révolution russe d’octobre 1917, et revenu aux États-Unis en 1918, fut inculpé plusieurs fois pour sédition parce qu’il avait pris la défense du pouvoir ouvrier dans la presse. Il dut fuir le pays en octobre 1919 vers la Russie, muni d’un faux passeport, pour éviter une lourde condamnation.

La fin de la guerre déboucha, aux États-Unis comme dans bien d’autres régions du monde, sur une vague de grèves et de contestation ouvrière. En février 1919, une grève générale paralysa Seattle et sa région, sur la côte pacifique, pendant une semaine. Les marins et dockers réclamaient des augmentations de salaire et de ne plus devoir charger des armes destinées aux armées contre-révolutionnaires en Russie. La grève fut écrasée par la répression.

En novembre 1919, 400 000 mineurs de charbon, surtout dans la région montagneuse des Appalaches, entamaient une grève. Durant la guerre, la loi martiale avait rendu la grève illégale dans ce secteur stratégique. Les propriétaires de mines en avaient profité pour s’enrichir outrageusement. Trois semaines de grève furent nécessaires aux mineurs pour obtenir 14 % d’augmentation des salaires.

Au même moment, la grève des sidérurgistes de Gary, dans l’Indiana, était vaincue par l’intervention de l’armée. Il s’agissait de permettre au patronat de redémarrer les hauts-fourneaux en y faisant travailler des dizaines de milliers d’ouvriers noirs et mexicains utilisés comme briseurs de grève. Et même les policiers de Boston firent grève pour leurs salaires à l’automne 1919.

En réaction à ces mouvements, le gouvernement lança, avec l’appui de la grande presse, une violente campagne anticommuniste. Le Parti communiste américain avait été fondé à la fin de l’été 1919. Ne pouvant plus s’appuyer sur les lois d’exception en vigueur pendant la guerre pour préparer ses mesures répressives, Palmer se décida à cibler les militants ne possédant pas la nationalité américaine, en réalité pour tenter d’intimider tout le mouvement ouvrier, alors en croissance rapide.

C’est ainsi que les raids de janvier et février 1920 furent organisés. Palmer mit en avant un jeune haut fonctionnaire, Edgar B. Hoover, le chargeant de la répression. Plus tard, en 1924, cet anticommuniste enragé allait prendre la tête de l’officine policière spécialisée dans le mensonge et la manipulation, connue aujourd’hui sous le nom de FBI, dont il allait garder la tête pendant près de cinquante ans.

En six semaines, Palmer et Hoover firent arrêter 10 000 personnes. Même si la justice déclara plus tard qu’un cinquième des mandats d’arrêt étaient illégaux, ce vaste coup de filet déboucha sur la détention prolongée de 3500 militants étrangers et l’expulsion hors du pays de 556 d’entre eux.

À l’approche du 1er mai 1920, Palmer renforça l’hystérie anticommuniste. Il prétendit qu’un complot communiste prévoyait des assassinats, des attentats et des grèves générales ce jour-là. Seule la perspective d’une grève n’était pas fantaisiste.

Après six semaines de détention, le 3 mai 1920, l’anarchiste italien Andrea Salsedo, arrêté à New York par la police de Hoover, fut retrouvé mort sur le trottoir au pied de l’immeuble où il était détenu. La police prétendit qu’il s’était jeté du 14e étage, mais il avait très probablement été poussé. Deux jours plus tard, deux de ses amis, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti étaient arrêtés à Boston et inculpés de meurtre. La police et la justice prétendirent qu’ils étaient les auteurs d’un vol à main armée où deux hommes avaient trouvé la mort. Sacco et Vanzetti furent condamnés à mort et exécutés en 1927, malgré une campagne internationale de protestation contre cette injustice flagrante.

En plus de son appareil d’État, la bourgeoisie américaine mobilisa contre les « rouges » des associations réactionnaires d’anciens combattants, qui n’hésitaient pas à faire le coup de poing contre des meetings ouvriers ou des piquets de grève. En 1920, elle favorisa aussi la renaissance du Ku Klux Klan, organisation créée à l’origine pour réprimer les Noirs dans le Sud et qui prit une orientation clairement anticommuniste. Le Klan s’étendit en quelques années à tout le territoire américain, avec 4,25 millions de membres en 1924.

Cette répression, officielle et officieuse, était à la mesure de la crainte de la bourgeoisie américaine de voir un mouvement ouvrier révolutionnaire se développer et mettre sa domination en danger, comme cela s’était produit en Russie. Elle entrava l’organisation de la minorité ouvrière consciente et combative qui voulait suivre l’exemple des travailleurs russes. La liberté, qui était de tous les discours officiels, ne s’appliquait pas aux militants ouvriers.

Lucien DÉTROIT